Backstreets: Vous avez soutenu beaucoup
de causes au fil des ans, mais si proche des considérations
politiques et sociales qu'ait pu être une grande partie de
votre uvre, c'est la première fois que vous vous êtes
réellement impliqué dans une élection politique.
Donc je suppose que la grande question est, pourquoi maintenant
?
Bruce Springsteen: Fondamentalement, c'est peut-être
l'élection la plus importante de mon existence. Je pense
que le gouvernement s'est trop écarté des valeurs
américaines. Après le 11 septembre, j'étais
comme tout le monde -- J'ai soutenu l'entrée en Afghanistan,
et j'ai ressenti une formidable unité dans le pays, et je
ne me rappelle pas en avoir ressenti une aussi forte auparavant.
C'était un moment de grande tristesse, mais aussi d'une formidable
promesse. Et je crois que cela a été balayé
quand nous avons foncé bille en tête dans la guerre
en Irak, ce que je n'ai jamais compris, et j'en ai parlé
lors de la tournée. Je n'ai jamais compris comment ou pourquoi
on en était réellement arrivé là. Nous
avons sacrifié les vies des meilleurs de nos jeunes dans
des circonstances qui ont été discréditées.
Je suis passé par là quand j'étais jeune moi-même,
et pour n'importe lequel d'entre nous qui a vécu à
l'époque de la guerre du Vietnam, cela a fait beaucoup de
ravages.
En même temps, les déficits, la compression de services
tels que les programmes extra-scolaires pour les gosses qui en ont
le plus besoin, les grosses exonérations fiscales tombées
du ciel, l'accentuation de la répartition des richesses qui
menace nos relations les uns avec les autres depuis les 20 dernières
années... ce sont les choses qui, à l'approche de
l'élection... Je ne pouvais pas réellement rester
fidèle aux idées sur lesquelles j'avais écrit
pendant 30 ans sans m'impliquer dans celle-ci.
Je ne crois pas avoir vu quoi que ce soit de comparable au cours
de mon existence. Je crois que les libertés que nous avons
considérées comme acquises -- J'ai parlé un
peu de ça sur la tournée aussi -- se sont lentement
érodées. Dans le passé, je me suis impliqué
dans un grand nombre d'organisations populaires qui, d'une certaine
façon, exprimaient mes vues, et où je pensais que
je pouvais être un peu utile. Je crois que j'ai fait ça
pendant 20 ans environ, et j'étais très satisfait
de travailler de cette façon. j'ai toujours été
convaincu qu'il était bon pour un artiste de rester éloigné
du pouvoir, de conserver une voix indépendante, et c'est
ainsi que j'ai eu envie de mener mon travail. Mais les enjeux cette
fois-ci sont bien trop élevés. J'ai senti que, étant
donné ce sur quoi j'avais écrit, et les choses pour
lesquelles je voulais que notre groupe se batte au fil des ans,
c'était une bataille trop importante pour rester en dehors.
Backstreets: Beaucoup de grands artistes exceptionnels se rejoignent
pour ces concerts -- R.E.M., Pearl Jam, Jurassic 5, Bonnie Raitt
-- donc je suppose que même avec l'adhésion de tous
sur au moins un but commun, il y aura différents points de
vue. Jusqu'où pensez-vous que cela pourra être exprimé
? Aurons-nous différentes perspectives exprimées par
différents artistes ?
Springsteen: Je l'imagine -- aussi différentes que
les différents artistes impliqués. Je crois que nous
nous sommes tous regroupés avec un but en tête, mais
que les idées de chacun sur les directions possibles à
partir de là pourraient bien être différentes.
Moi-même, j'aime beaucoup John Kerry. Je ne crois pas qu'il
ait toutes les solutions, ou que John Edwards ait toutes les solutions,
mais je pense qu'ils ont l'expérience, l'expérience
de la vie, et je crois qu'ils ont la sincérité de
poser les questions difficiles sur l'Amérique et qu'ils essaient
de chercher des solutions honnêtes. Je crois que c'est ce
qu'ils vont faire. Et je ne pense pas cela des gars qui sont à
leur place actuellement. Je crois que la confiance a été
brisée, et qu'il n'y a pas de retour possible.
Backstreets: Qu'avez-vous pensé du discours de Kerry
[à la Convetion Nationale des Démocrates]?
Springsteen: Je l'ai trouvé fantastique-- le meilleur
que je l'aie entendu prononcer.
Backstreets: Et le fait d'utiliser "No
Surrender" pour son entrée en scène-- est-ce
quelque chose arrangé avec vous au préalable ?
Springsteen: Non -- quelqu'un m'a informé qu'ils
l'avaient entendu lors de différents meetings ici et là,
à travers le pays... mais c'était une bonne idée.
Backstreets: Vous vous êtes bien plus intéressé
aux problèmes qu'aux étiquettes ou aux partis au cours
du temps-- qu'ils soient Démocrates, Républicains,
Indépendents, Réformateurs, Verts, ou n'importe quoi
d'autre. Cela est apparu comme une décision tout à
fait délibérée, donc dans le cas présent,
était-ce juste parce que les choses avaient atteint un point
où elles pouvaient basculer ?
Springsteen: Oui, c'est ça. Je veux dire, j'ai grandi
dans un foyer Démocrate. La seule discussion politique dont
je me souvienne à la maison était quand je suis rentré
de l'école quand j'étais petit -- je crois que quelqu'un
m'a demandé à l'école ce que nous étions,
ce devait être pendant une période électorale,
j'avais probablement l'âge de mon fils, huit ou neuf ans.
Je suis rentré à la maison et j'ai dit, "maman,
qu'est-ce qu'on est ?" , et elle a répondu "Oh,
on est Démocrates. On est Démocrates parce qu'ils
sont pour les travailleurs." Et c'était tout -- C'est
la discussion politique qui a eu cours à la maison pendant
environ 18 ans.
Donc j'ai toujours eu des idées progressistes ou des idées
libérales. Je crois que quand j'ai commencé à
écrire -- vous êtes façonné par votre
background, fondamentalement, il n'y a pas moyen d'en échapper.
I lived in a household that was caught in the squeeze, essayant
sans cesse de joindre les deux bouts. Ma mère allait à
la banque, empruntait de l'argent pour qu'on ait un Noël, et
puis remboursait tout le reste de l'année jusqu'au Noël
suivant et empruntait encore. Donc je sais ce que c'est. Cette fois-ci,
il n'y avait vraiment aucun moyen pour moi de rester en dehors.
Backstreets: Cela me fait penser à cette critique que
l'on vous fait toujours : comment un millionnaire peut-il écrire
à propos des préoccupations des travailleurs ? Quelque
chose de semblable est évoqué à propos d'Edwards:
il est le fils d'un meunier, et puis il est devenu un avocat millionaire,
comme si l'un annulait l'autre. Mais clairement, ces expériences
formatrices aident à façonner la façon dont
vous appréhendez le monde.
Springsteen: Cette critique est aussi une formidable confusion
sur la façon dont les écrivains écrivent. Tout
d'abord, avez-vous déjà visité la maison de
Mark Twain ?
Backstreets: Non, jamais.
Springsteen: Elle est vraiement jolie [rires]. La pièce
dans laquelle il écrivait est très belle.
Backstreets: Ce n'était pas une cabane blanchie à
la chaux avec un paquet de grenouilles sautant à l'extérieur
?
Springsteen: Non, c'est une maison victorienne vraiment
très belle. Donc c'est déjà arrivé auparavant
! [rires]... Il me semble que cette critique-ci est dirigée
contre les musiciens plutôt que, disons, les réalisateurs.
Personne ne se plaint que Marty Scorsese n'appartienne pas effectivement
à la Mafia. Ça ressort à chaque fois -- J'ai
accepté le fait de répondre à cette question
jusqu'à la fin de ma vie professionnelle. Mais il s'agit
d'une comprhension erronée de la façon dont les choses
sont écrites.
Backstreets: J'ai entendu dire que vous aviez écrit comme
un fou ces derniers temps.
Springsteen: Les gens disent ça tout le temps. J'aimerais
que ce soit vrai !
Backstreets: Je me demandais juste si nous devions nous attendre
à des nouvelles chansons sur la tournée, si vous aviez
écrit quelque chose spécifiquement pour cette occasion
?
Springsteen: J'essaie tout le temps... Mais je n'ai rien
du tout tant que je n'y suis pas arrivé, vous comprenez ?
En fait, j'ai pris pas mal de temps pour moi -- Patti travaillait
sur son disque, donc j'ai passé pas mal de temps avec les
enfants, et j'ai pris du plaisir à la regarder travailler.
Je suis tout le temps en train d'écrire, j'essaye toujours
d'aboutir à quelque chose, mais tant que je n'y suis pas,
je n'ai rien. Donc je ne peux rien prédire.
Backstreets: Vous avez dit "qu'un écrivain écrit
pour être compris". Et il y a eu une telle incompréhension
de vos chansons au fil du temps, les plus évidentes étant
"Born in the
U.S.A." et"American
Skin (41 Shots)." Pour la plupart, vous avez laissé
vos chansons parler d'elles-mêmes, mais je me demande si,
au-delà des changements que ces concerts vont essayer d'apporter
au pays, vous pensez que cela donnera à votre public plus
de clarté sur le sens et l'intention de votre écriture
?
Springsteen: Je ne sais pas, c'est possible. Fondamentalement,
je fais confiance aux chansons. Et je me soumets aussi au fait qu'une
fois que vos chansons sont sorties, vous n'êtes plus qu'une
voix parmi d'autres dans le débat permanent qui mène
à les définir. C'est juste comme ça que ça
se passe. Et c'est très bien -- Je pense que les chansons
sont là pour être débattues, certaines d'entre
elles. C'est drôle, avec "American
Skin", je croise des gens qui ont profondément cru
en l'interprétation du New York Post sur ce morceau ! Mais
j'ai aussi croisé un grand nombre de personnes qui ont très
bien compris ce que je voulais dire. C'est ainsi. Quand vos chansons
sortent, alors vous ajoutez votre voix au chur des gens qui
luttent pour leur définition et ce pour quoi ils se battent.
J'ai un avantage, parce que j'ai toujours la guitare dans la main.
Mais c'est possible -- ce n'est pas quelque chose auquel j'ai songé,
mais cela se pourrait.
Backstreets: Dans le passé, quand vous avez ressenti
le besoin de préciser quelque chose clairement -- je pense
en ce moment à "Empty
Sky" au concert d'Atlantic City [2003], lorsque vous avez
clairement expliqué ce que signifiait pour vous "il
pour il" -- qu'avez vous en tête quand vous décidez
de clarifier les choses comme cela ?
Springsteen: Je n'ai aucun scrupule à m'arrêter
et à expliquer à quelqu'un ce que je veux dire. Il
y a un temps pour faire ça. Et comme j'étais sur scène
à ce moment-là [rires], et généralement,
si je ressens une sorte d'incompréhension récurrente
qui se produit plus de quelques soirs d'affilée, je me dis
"Ok, il y a quelques personnes...." Il y en a peut-être
cent, peut-être dix. Peut-être sont-elles deux. Peut-être
n'entends que le gars qui fait du bruit à ce moment-là.
Mais au bout du compte, c'est à vous que je parle. Je vous
parle à vous individuellement. Et donc cela ne me pose pas
de problème de m'arrêter à un moment donné
et de clarifier mes intentions. Et maintenant;, avec l'aide fabuleuse
d'Internet [rires], ces intentions sont instantanément répandues
à travers le monde, et ça aide à clarifier
les choses encore plus vite.
Backstreets: Hé, ravi que l'on serve à quelque
chose !
Springsteen: Ou à rendre les choses confuses encore
plus rapidement, je suppose.... Mais quand vous avez un public de
la taille du mien, ce public est vaste. Et quand j'ai parlé
de la gurre en Irak pendant la dernière tournée, avant
que la vérité ne sorte, il y avait des gens qui acclamaient,
et il y avait des gens qui huaient. Et c'est ainsi que vont les
choses. J'ai veillé à ce que mes commentaires ne dépassent
pas deux minutes à la fin de la soirée, ce qui me
semblait assez proportionné en regard des trois heures que
nous passions à jouer, n'est-ce pas ?
Je crois que l'on est au service du public. Mais en même
temps, je crois que mes idées et les convictions pour lesquelles
notre groupe s'est battu toutes ces années font partie intégrante
de notre travail, et nous avons le devoir de rendre ces idées
aussi claires que possible. D'exprimer notre position à différents
moments aussi clairement que possible. Je crois que cela fait partie
de ce que les gens cherchent chez nous, cela fait partie de ce que
nous avons apporté à une partie de notre public. Et
je crois que quelque soit le soir, je joue pour beaucoup de mes
publics. Il y a le public de Tom
Joad, il y a le public de "Dancing
in the Dark" , mais eh, ils sont tous là en même
temps. Donc je considère cela comme une partie de notre façon
de faire. On se dit aussi que ce sont les moments où on peut
glisser nos opinions. Et je crois que nous devons en profiter à
ce moment-là.
Backstreets: Quand certains fans conservateurs se sont
irrités de certains trucs l'été dernier, comme
votre mention du livre d'Al Franken, je pense que certaines personnes
l'ont ressenti comme une contradiction avec votre message de bienvenue
aux fans de tout bord politique. Pour ma part, j'ai toujours prix
ça pour, "Tout le monde est le bienvenu ici, mais cela
ne signifie pas que je ne m'exprimerai pas ou que je ne vous interpellerai
pas à l'occasion."
Springsteen: Exactement. C'est assez simple. Je n'ai pas
besoin que les gens acclament tout ce que je fais -- Je n'y vais
pas en attendant ça de leur part, et on en a fait suffisamment,
de sorte que j'aie pu voir les deux facettes du problème.
Et c'est très bien. Le concert est un forum d'idées.
C'est l'une des choses que l'on essaye d'apporter tout au long de
la soirée. En tant que tel, cela fait partie de ce que vous
recevez quand vous franchissez l'entrée du concert.
Backstreets: Ce qui ne devrait pas être une surprise pour
quiconque vous a suivi depis une petit moment. Certains fans semblent
avoir été pris à revers par la publication
du discours d'Al Gore sur votre site internet, ou les blagues sur
la destitution [du Président] sur scène, mais il me
semble à moi que votre position politique et vos proccupations
sociales sont cohérentes depuis longtemps.
Springsteen: Oui, je serais surpris si de vieux fans étaient
surpris. Je pourrais comprendre cela de la part de quelqu'un qui
nous suit épisodiquement, selon ce que l'on fait, ou pour
telle ou telle chanson, mais je pense que si vous nous avez suivis
au cours des trente dernières années, nos positions
sur la plupart des questions sociales ont été constantes
et franches.
Backstreets: Certaines personnes ont peut-être des illères
ou préfèrent ne pas voir, ou choisissent de prendre
les "bons côtés" et de laisser le reste.
Springsteen: C'est vrai -- Je crois qu'une partie de la
relation public/artiste participe d'une identification intense.
"Vous êtes moi, je suis vous." C'est une part importante
du jeu. Et je crois qu'une partie de ce que nous faisons est de
dire, "Eh bien, oui, nous ne faisons qu'un, mais nous ne sommes
pas le même "un"."
J'aime à la folie le travail de John Wayne. J'y ai trouvé
une grande inspiration et de la profondeur d'âme durant toute
ma vie. Je ne suis pas un partisan des positions politiques de JohnWayne.
Mais j'aime John Wayne, et j'aime le travail qu'il a fait. Parfois
les choses rebondissent ainsi.
Backstreets: Alors qui vous inspire, pas seulement artistiquement
mais aussi politiquement ? Il semble que John Fogerty fasse partie
de l'affiche, et à cet égard ses chansons semblent
être une pierre angulaire pour vous.
Springsteen: En réalité, si je reviens en
arrière, lorsque j'étais vraiment jeune, même
déjà avec Steel Mill, on faisait des concerts de charilé
locaux, des marches sur Washington à la fin des années
60. Donc en vérité, quand vous faites partie de ma
génération et que vous avez grandi dans n'importe
quelle tendance de la culture alternative, cela vient simplement
dès la naissance. Que vous l'appeliez activisme, ou préoccupation
citoyenne, cela provient de l'époque. Je trouve ça
étonnant quand je rencontre quelqu'un de ma génération
qui n'a pas eu cette expérience. Il sont là, vous
savez ? Mais pour moi et la plupart de mes amis, cela faisait juste
partie de notre époque quand on grandissait. Et les gens
que nous admirions et imitions -- et qui pour moi commencent manifestement
avec Dylan -- avaient une expression politique très claire.
John [Fogerty] l'a fait plus subtilement, mais fabuleusement quand
même.
Et donc j'ai essayé à mon tour. Je ne peux pas vous
dire exactement pourquoi j'ai commencé à écrire
dans cette direction. C'est marrant, Steve [Van Zandt] s'est avéré
être l'un des songwrfiters les plus politiques, mais au tout
début, c'était plutôt, "Je ne sais pas
si on doit mélanger ces choses-là." [rires] C'est
du Steve tout craché -- quand il y va, il y va! Il ne fait
pas marche arrière! C'est Steve Van Zandt. [rires]
Mais oui, quand j'étais très jeune, peut-être
à cause de mon environnement, ou à cause de la musique
que j'aimais -- j'étais intéressé par la musique
à consistance sociale des Animals -- c'étaient des
choses qui me parlaient et que je voulais aussi traiter dans ma
propre musique. C'est vraiment comme ça que j'y suis venu.
Je n'ai pas reçu d'éduction politique quand j'étais
jeune, comme j'ai dit, je n'ai pas grandi dans une famille politisée.
La politique de ma ville était de la politique de petite
ville. Donc c'est en vérité quelque chose auquel j'ai
accedé à travers la musique populaire. A travers une
combinaison de l'époque et de la musique populaire.
Backstreets: En terme d'éveil politique, j'ai
toujours eu l'impression que l'époque de The
River avait été importante pour Steve et vous,
dans la mesure où vous étiez sortis des Etats-Unis
et avez pu voir notre pays à travers d'autres yeux.
Springsteen: Je sais que pour Steve, ce fut un formidable
éveil, cette tournée. Peut-être plus pour lui
que pour moi, parce que j'avais déjà un peu commencé
à écrire là-dessus dans Darkness
on the Edge of Town et The River,
bien avant qu'on aille à l'étranger. Mais je sais
que pour Steve, ce fut formidable. On est allés à
Berlin-est ensemble, et ce fut une sacrée expérience,
Berlin-Est à cette époque. C'était nettement
perceptible, l'impact que cela avait sur vous. Et aussi, quand vous
passez un bon bout de temps là-bas, vous avez le temps de
vraiment sortir des Etats-Unis et de les observer avec un regard
critique.
S'il y avait une chose que je voudrais vraiment donner à
chaque lycéen des Etats-Unis, ce serait un voyage de deux
mois à travers l'Europe à un moment donnée
de leur formation. Parce que c'est très difficile de se forger
une réelle vision du monde depuis l'intérieur de nos
frontières. C'est dur. C'est dur parce qu'on est un pays
si vaste, et que l'hégémonie de la culture américaine
est si pesante et si lourde que c'est très difficile, si
on ne sort pas et qu'on ne réalise pas ce que c'est que d'avoir
un autre pays juste à deux heures de voiture, d'avoir une
certaine sorte d'interdépendance qui est différente
de celle qu'on a ici. C'est juste une certaine vision de la façon
dont le monde tourne qui est différente. Donc si je pouvais
donner un truc à chaque gosse, ce serait ça -- parce
que cela ouvrirait notre horizon musical, élargirait la perception
que nous avons de nous-mêmes, et notre choix d'un style de
leaders. Cela changerait radicalement la nation.
Je me souviens encore quand je suis allé en Amérique
du Sud pour la tournée Amnesty International et que j'ai
entendu de la musique incroyable, ou en Afrique, où j'ai
vu des artistes épatants faisant notre première partie
pour la tournée, et de réaliser que seulement un minuscule
groupe de gens allaient entendre cette musique aux Etats-Unis. Au
lieu de ça, un groupe de rock de six ou sept musiciens du
centre du New Jersey joue en Côte d'Ivoire, et des gens qui
ont à peine entendu notre musique avant cela deviennent fous.
Et on parle anglais, voyez-vous ? L'ouverture d'esprit que j'ai
trouvée en dehors des Etats-Unis a contrasté un peu
avec l'étroitesse que nous avons ici. Et ce n'est pas intentionnel
c'est culturel. Cela vient d'un manque d'exposition à
d'autres choses.
Backstreets: Qu'est-ce qui vous a ouvert les yeux sur certaines
de ces choses au départ ? Sur la tournée The River,
vous aviez parlé du livre de Joe Klein, "Woody Guthrie:
Une vie". Ce livre était-il central pour vous?
Springsteen: C'est un grand livre, un livre très
puissant. Je recherchais les chemins empruntés par d'autres
dans leur travail de création, qui traite de toutes ces choses
-- émotionnelles, sociales, politiques, le contexte du jour.
Comment les autres faisaient-ils ça ? Comment trouvaient-ils
l'équilibre entre leurs instincts créatifs et leurs
instincts politiques ? En cela, j'étais un être très
différent, j'étais un musicien pop célèbre,
et ça change la donne d'une certaine façon. Mais en
même temps, ce qui est au cur de ça est toujours
la même sorte de quête à propos du pays que vous
portez dans votre cur, le pays dans lequel vous voulez que
vos enfants grandissent. Alors j'ai étudié tous mes
pères très attentivement tout au long du chemin. Et
j'ai juste créé quelque chose qui nous semblait correct,
et qui me semblait correct.
Backstreets: Un des objectifs de l'art est de nous renvoyer
un reflet de notre propre monde. Et il y a tant d'animosité
et de peur autour de ça en ce moment -- des tas de gens,
tout le groupuscule des "ferme-la et chante", semblent
penser que ce n'est pas ce qu'un artiste devrait faire. Mais si
l'on considère la tradition folk dont vous faites partie,
si l'on pense à Woody Guthrie, "ferme-la et chante"
c'est vraiment n'importe quoi.
Springsteen: Tout d'abord, il existe une longue tradition
d'artistes engagés dans la vie politique et sociale de la
Nation. Woody Guthrie, Bob Dylan, James Brown, Curtis Mayfield,
Public Enemy... leur musique n'était pas seulement joyeuse
et stimulante, elle était opportune. Et il était essentiel,
pour moi, de comprendre certains des évènements de
la journée. Quand ils s'exprimaient, je m'entendais parler.
Je ressentais un rattachement. Donc je pense qu'à chaque
fois que quelqu'un dans ce pays dit à un autre de la fermer,
il va dans la mauvaise direction. Non, non, non, on est supposé
favoriser le discours. Cela peut vous plaire, cela peut ne pas vous
plaire -- J'entends des tas de choses qui ne me plaisent pas, mais
eh [rires].
De toute façon, si vous écoutez ce qui se dit sur
les ondes et le niveau de la discussion, on ne peut pas foirer davantage.
C'est déjà nul. C'est déjà foutu [rires].
Donc ce n'est pas comme si les musiciens allaient arriver et tout
faire foirer, voyez-vous ? Cela ne va pas se passer comme ça.
Backstreets: C'est stupéfiant de voir à quel point
certaines réactions ont été violentes -- comme
ce qui est arrivé à Linda Rondstadt la semaine dernière
à Las Vegas.
Springsteen: Une tragicomédie... [rires] La description
de l'événement était désopilante, vous
savez ? L'idée que des gens se sont réellement déchaînés
au point de jeter des boissons et de déchirer des affiches
du concert et envahir la salle ou je ne sais quoi, et qu'on ait
eu besoin de l'escorter à l'extérieur -- pour avoir
mentionné un film [Fahrenheit 9/11]. C'est effrayant. Ou
même les Dixie Chicks, qui ont été impitoyablement
pilonnées. C'est vraiment fou. En ce moment nous vivons des
temps très divisés ; les sentiments des gens sur ces
questions sont très intenses, et les gens vont avoir des
réponses très fortes envers quiconque penchera d'un
côté ou de l'autre. Particulièrement si c'est
quelqu'un que vous aimez, ou dont vous admirez la musique. Je crois
que pour beaucoup de gens, cela rompt une partie de ce lien entre
l'artiste et le public. Mais ce lien est un peu plus compliqué
que cela. C'est juste un tout petit peu plus compliqué. Je
comprends ce que vous dites : je crois qu'on attend juste que la
batterie démarre.
Backstreets: Voyant combien les opinions sont divisées,
idéalement, quel est votre but sur cette tournée ?
Quel est le message, ou le résultat que vous recherchez ?
Springsteen: Eh bien, une bonne chose est que nous avons
en tête un résultat très simple -- et ce résultat
est de changer d'Administration en novembre. Donc, à la base,
c'est un objectif très direct. En même temps, travaillant
avec MoveOn et America Coming Together, on essaie
de faire inscrire les électeurs sur les listes, on essaye
de mobiliser les gens pour aller voter, on essaye d'envoyer des
gens dans la rue pour mobiliser les électeurs progressistes,
d'impliquer les gens dans le processus démocratique. C'est
le moyen pour arriver à notre fin. Mais la fin est très
claire pour cette courte tournée : nous essayons de changer
la direction du gouvernement, d'ajouter nos voix à celles
des gens qui essayent de parvenir au changement au plus haut niveau.

Cette interview de Bruce Springsteen sera reprise dans le numéro
d'été 2004 de Backstreets:
The Boss Magazine, prévue pour ce mois-ci. Ce numéro,
le 80ème en 24 ans, proposera également interview
de Patti Scialfa, des conversations avec Marah et Gary U.S. Bonds,
un regard approfondi sur le Boss et le King pour célébrer
le cinquantième anniversaire de son premier single -- le
tout présenté par des fans de Springsteen pour des
fans de Springsteen fans. Abonnez-vous!