Backstreets.com
cliquez sur cette bannière pour vous rendre sur backstreets.com

 

Afin de s'expliquer sur sa décision de participer à la tournée Vote for change, Bruce Springsteen a accordé en août 2004 une interview téléphonique exclusive à Chris Phillips, rédacteur en chef du fanzine Backstreets. Cette interview est reproduite en version originale sur le site Internet du magazine, www.backstreets.com. Nous en reproduisons ici la traduction intégrale avec l'aimable autorisation de Backstreets.

Backstreets: Vous avez soutenu beaucoup de causes au fil des ans, mais si proche des considérations politiques et sociales qu'ait pu être une grande partie de votre œuvre, c'est la première fois que vous vous êtes réellement impliqué dans une élection politique. Donc je suppose que la grande question est, pourquoi maintenant ?

Bruce Springsteen: Fondamentalement, c'est peut-être l'élection la plus importante de mon existence. Je pense que le gouvernement s'est trop écarté des valeurs américaines. Après le 11 septembre, j'étais comme tout le monde -- J'ai soutenu l'entrée en Afghanistan, et j'ai ressenti une formidable unité dans le pays, et je ne me rappelle pas en avoir ressenti une aussi forte auparavant. C'était un moment de grande tristesse, mais aussi d'une formidable promesse. Et je crois que cela a été balayé quand nous avons foncé bille en tête dans la guerre en Irak, ce que je n'ai jamais compris, et j'en ai parlé lors de la tournée. Je n'ai jamais compris comment ou pourquoi on en était réellement arrivé là. Nous avons sacrifié les vies des meilleurs de nos jeunes dans des circonstances qui ont été discréditées. Je suis passé par là quand j'étais jeune moi-même, et pour n'importe lequel d'entre nous qui a vécu à l'époque de la guerre du Vietnam, cela a fait beaucoup de ravages.

En même temps, les déficits, la compression de services tels que les programmes extra-scolaires pour les gosses qui en ont le plus besoin, les grosses exonérations fiscales tombées du ciel, l'accentuation de la répartition des richesses qui menace nos relations les uns avec les autres depuis les 20 dernières années... ce sont les choses qui, à l'approche de l'élection... Je ne pouvais pas réellement rester fidèle aux idées sur lesquelles j'avais écrit pendant 30 ans sans m'impliquer dans celle-ci.

Je ne crois pas avoir vu quoi que ce soit de comparable au cours de mon existence. Je crois que les libertés que nous avons considérées comme acquises -- J'ai parlé un peu de ça sur la tournée aussi -- se sont lentement érodées. Dans le passé, je me suis impliqué dans un grand nombre d'organisations populaires qui, d'une certaine façon, exprimaient mes vues, et où je pensais que je pouvais être un peu utile. Je crois que j'ai fait ça pendant 20 ans environ, et j'étais très satisfait de travailler de cette façon. j'ai toujours été convaincu qu'il était bon pour un artiste de rester éloigné du pouvoir, de conserver une voix indépendante, et c'est ainsi que j'ai eu envie de mener mon travail. Mais les enjeux cette fois-ci sont bien trop élevés. J'ai senti que, étant donné ce sur quoi j'avais écrit, et les choses pour lesquelles je voulais que notre groupe se batte au fil des ans, c'était une bataille trop importante pour rester en dehors.

Backstreets: Beaucoup de grands artistes exceptionnels se rejoignent pour ces concerts -- R.E.M., Pearl Jam, Jurassic 5, Bonnie Raitt -- donc je suppose que même avec l'adhésion de tous sur au moins un but commun, il y aura différents points de vue. Jusqu'où pensez-vous que cela pourra être exprimé ? Aurons-nous différentes perspectives exprimées par différents artistes ?

Springsteen: Je l'imagine -- aussi différentes que les différents artistes impliqués. Je crois que nous nous sommes tous regroupés avec un but en tête, mais que les idées de chacun sur les directions possibles à partir de là pourraient bien être différentes. Moi-même, j'aime beaucoup John Kerry. Je ne crois pas qu'il ait toutes les solutions, ou que John Edwards ait toutes les solutions, mais je pense qu'ils ont l'expérience, l'expérience de la vie, et je crois qu'ils ont la sincérité de poser les questions difficiles sur l'Amérique et qu'ils essaient de chercher des solutions honnêtes. Je crois que c'est ce qu'ils vont faire. Et je ne pense pas cela des gars qui sont à leur place actuellement. Je crois que la confiance a été brisée, et qu'il n'y a pas de retour possible.

Backstreets: Qu'avez-vous pensé du discours de Kerry [à la Convetion Nationale des Démocrates]?

Springsteen: Je l'ai trouvé fantastique-- le meilleur que je l'aie entendu prononcer.

Backstreets: Et le fait d'utiliser "No Surrender" pour son entrée en scène-- est-ce quelque chose arrangé avec vous au préalable ?

Springsteen: Non -- quelqu'un m'a informé qu'ils l'avaient entendu lors de différents meetings ici et là, à travers le pays... mais c'était une bonne idée.

Backstreets: Vous vous êtes bien plus intéressé aux problèmes qu'aux étiquettes ou aux partis au cours du temps-- qu'ils soient Démocrates, Républicains, Indépendents, Réformateurs, Verts, ou n'importe quoi d'autre. Cela est apparu comme une décision tout à fait délibérée, donc dans le cas présent, était-ce juste parce que les choses avaient atteint un point où elles pouvaient basculer ?

Springsteen: Oui, c'est ça. Je veux dire, j'ai grandi dans un foyer Démocrate. La seule discussion politique dont je me souvienne à la maison était quand je suis rentré de l'école quand j'étais petit -- je crois que quelqu'un m'a demandé à l'école ce que nous étions, ce devait être pendant une période électorale, j'avais probablement l'âge de mon fils, huit ou neuf ans. Je suis rentré à la maison et j'ai dit, "maman, qu'est-ce qu'on est ?" , et elle a répondu "Oh, on est Démocrates. On est Démocrates parce qu'ils sont pour les travailleurs." Et c'était tout -- C'est la discussion politique qui a eu cours à la maison pendant environ 18 ans.

Donc j'ai toujours eu des idées progressistes ou des idées libérales. Je crois que quand j'ai commencé à écrire -- vous êtes façonné par votre background, fondamentalement, il n'y a pas moyen d'en échapper. I lived in a household that was caught in the squeeze, essayant sans cesse de joindre les deux bouts. Ma mère allait à la banque, empruntait de l'argent pour qu'on ait un Noël, et puis remboursait tout le reste de l'année jusqu'au Noël suivant et empruntait encore. Donc je sais ce que c'est. Cette fois-ci, il n'y avait vraiment aucun moyen pour moi de rester en dehors.

Backstreets: Cela me fait penser à cette critique que l'on vous fait toujours : comment un millionnaire peut-il écrire à propos des préoccupations des travailleurs ? Quelque chose de semblable est évoqué à propos d'Edwards: il est le fils d'un meunier, et puis il est devenu un avocat millionaire, comme si l'un annulait l'autre. Mais clairement, ces expériences formatrices aident à façonner la façon dont vous appréhendez le monde.

Springsteen: Cette critique est aussi une formidable confusion sur la façon dont les écrivains écrivent. Tout d'abord, avez-vous déjà visité la maison de Mark Twain ?

Backstreets: Non, jamais.

Springsteen: Elle est vraiement jolie [rires]. La pièce dans laquelle il écrivait est très belle.

Backstreets: Ce n'était pas une cabane blanchie à la chaux avec un paquet de grenouilles sautant à l'extérieur ?

Springsteen: Non, c'est une maison victorienne vraiment très belle. Donc c'est déjà arrivé auparavant ! [rires]... Il me semble que cette critique-ci est dirigée contre les musiciens plutôt que, disons, les réalisateurs. Personne ne se plaint que Marty Scorsese n'appartienne pas effectivement à la Mafia. Ça ressort à chaque fois -- J'ai accepté le fait de répondre à cette question jusqu'à la fin de ma vie professionnelle. Mais il s'agit d'une comprhension erronée de la façon dont les choses sont écrites.

Backstreets: J'ai entendu dire que vous aviez écrit comme un fou ces derniers temps.

Springsteen: Les gens disent ça tout le temps. J'aimerais que ce soit vrai !

Backstreets: Je me demandais juste si nous devions nous attendre à des nouvelles chansons sur la tournée, si vous aviez écrit quelque chose spécifiquement pour cette occasion ?

Springsteen: J'essaie tout le temps... Mais je n'ai rien du tout tant que je n'y suis pas arrivé, vous comprenez ? En fait, j'ai pris pas mal de temps pour moi -- Patti travaillait sur son disque, donc j'ai passé pas mal de temps avec les enfants, et j'ai pris du plaisir à la regarder travailler. Je suis tout le temps en train d'écrire, j'essaye toujours d'aboutir à quelque chose, mais tant que je n'y suis pas, je n'ai rien. Donc je ne peux rien prédire.

Backstreets: Vous avez dit "qu'un écrivain écrit pour être compris". Et il y a eu une telle incompréhension de vos chansons au fil du temps, les plus évidentes étant "Born in the U.S.A." et"American Skin (41 Shots)." Pour la plupart, vous avez laissé vos chansons parler d'elles-mêmes, mais je me demande si, au-delà des changements que ces concerts vont essayer d'apporter au pays, vous pensez que cela donnera à votre public plus de clarté sur le sens et l'intention de votre écriture ?

Springsteen: Je ne sais pas, c'est possible. Fondamentalement, je fais confiance aux chansons. Et je me soumets aussi au fait qu'une fois que vos chansons sont sorties, vous n'êtes plus qu'une voix parmi d'autres dans le débat permanent qui mène à les définir. C'est juste comme ça que ça se passe. Et c'est très bien -- Je pense que les chansons sont là pour être débattues, certaines d'entre elles. C'est drôle, avec "American Skin", je croise des gens qui ont profondément cru en l'interprétation du New York Post sur ce morceau ! Mais j'ai aussi croisé un grand nombre de personnes qui ont très bien compris ce que je voulais dire. C'est ainsi. Quand vos chansons sortent, alors vous ajoutez votre voix au chœur des gens qui luttent pour leur définition et ce pour quoi ils se battent. J'ai un avantage, parce que j'ai toujours la guitare dans la main.

Mais c'est possible -- ce n'est pas quelque chose auquel j'ai songé, mais cela se pourrait.

Backstreets: Dans le passé, quand vous avez ressenti le besoin de préciser quelque chose clairement -- je pense en ce moment à "Empty Sky" au concert d'Atlantic City [2003], lorsque vous avez clairement expliqué ce que signifiait pour vous "œil pour œil" -- qu'avez vous en tête quand vous décidez de clarifier les choses comme cela ?

Springsteen: Je n'ai aucun scrupule à m'arrêter et à expliquer à quelqu'un ce que je veux dire. Il y a un temps pour faire ça. Et comme j'étais sur scène à ce moment-là [rires], et généralement, si je ressens une sorte d'incompréhension récurrente qui se produit plus de quelques soirs d'affilée, je me dis "Ok, il y a quelques personnes...." Il y en a peut-être cent, peut-être dix. Peut-être sont-elles deux. Peut-être n'entends que le gars qui fait du bruit à ce moment-là. Mais au bout du compte, c'est à vous que je parle. Je vous parle à vous individuellement. Et donc cela ne me pose pas de problème de m'arrêter à un moment donné et de clarifier mes intentions. Et maintenant;, avec l'aide fabuleuse d'Internet [rires], ces intentions sont instantanément répandues à travers le monde, et ça aide à clarifier les choses encore plus vite.

Backstreets: Hé, ravi que l'on serve à quelque chose !

Springsteen: Ou à rendre les choses confuses encore plus rapidement, je suppose.... Mais quand vous avez un public de la taille du mien, ce public est vaste. Et quand j'ai parlé de la gurre en Irak pendant la dernière tournée, avant que la vérité ne sorte, il y avait des gens qui acclamaient, et il y avait des gens qui huaient. Et c'est ainsi que vont les choses. J'ai veillé à ce que mes commentaires ne dépassent pas deux minutes à la fin de la soirée, ce qui me semblait assez proportionné en regard des trois heures que nous passions à jouer, n'est-ce pas ?

Je crois que l'on est au service du public. Mais en même temps, je crois que mes idées et les convictions pour lesquelles notre groupe s'est battu toutes ces années font partie intégrante de notre travail, et nous avons le devoir de rendre ces idées aussi claires que possible. D'exprimer notre position à différents moments aussi clairement que possible. Je crois que cela fait partie de ce que les gens cherchent chez nous, cela fait partie de ce que nous avons apporté à une partie de notre public. Et je crois que quelque soit le soir, je joue pour beaucoup de mes publics. Il y a le public de Tom Joad, il y a le public de "Dancing in the Dark" , mais eh, ils sont tous là en même temps. Donc je considère cela comme une partie de notre façon de faire. On se dit aussi que ce sont les moments où on peut glisser nos opinions. Et je crois que nous devons en profiter à ce moment-là.

Backstreets: Quand certains fans conservateurs se sont irrités de certains trucs l'été dernier, comme votre mention du livre d'Al Franken, je pense que certaines personnes l'ont ressenti comme une contradiction avec votre message de bienvenue aux fans de tout bord politique. Pour ma part, j'ai toujours prix ça pour, "Tout le monde est le bienvenu ici, mais cela ne signifie pas que je ne m'exprimerai pas ou que je ne vous interpellerai pas à l'occasion."

Springsteen: Exactement. C'est assez simple. Je n'ai pas besoin que les gens acclament tout ce que je fais -- Je n'y vais pas en attendant ça de leur part, et on en a fait suffisamment, de sorte que j'aie pu voir les deux facettes du problème. Et c'est très bien. Le concert est un forum d'idées. C'est l'une des choses que l'on essaye d'apporter tout au long de la soirée. En tant que tel, cela fait partie de ce que vous recevez quand vous franchissez l'entrée du concert.

Backstreets: Ce qui ne devrait pas être une surprise pour quiconque vous a suivi depis une petit moment. Certains fans semblent avoir été pris à revers par la publication du discours d'Al Gore sur votre site internet, ou les blagues sur la destitution [du Président] sur scène, mais il me semble à moi que votre position politique et vos proccupations sociales sont cohérentes depuis longtemps.

Springsteen: Oui, je serais surpris si de vieux fans étaient surpris. Je pourrais comprendre cela de la part de quelqu'un qui nous suit épisodiquement, selon ce que l'on fait, ou pour telle ou telle chanson, mais je pense que si vous nous avez suivis au cours des trente dernières années, nos positions sur la plupart des questions sociales ont été constantes et franches.

Backstreets: Certaines personnes ont peut-être des œillères ou préfèrent ne pas voir, ou choisissent de prendre les "bons côtés" et de laisser le reste.

Springsteen: C'est vrai -- Je crois qu'une partie de la relation public/artiste participe d'une identification intense. "Vous êtes moi, je suis vous." C'est une part importante du jeu. Et je crois qu'une partie de ce que nous faisons est de dire, "Eh bien, oui, nous ne faisons qu'un, mais nous ne sommes pas le même "un"."

J'aime à la folie le travail de John Wayne. J'y ai trouvé une grande inspiration et de la profondeur d'âme durant toute ma vie. Je ne suis pas un partisan des positions politiques de JohnWayne. Mais j'aime John Wayne, et j'aime le travail qu'il a fait. Parfois les choses rebondissent ainsi.

Backstreets: Alors qui vous inspire, pas seulement artistiquement mais aussi politiquement ? Il semble que John Fogerty fasse partie de l'affiche, et à cet égard ses chansons semblent être une pierre angulaire pour vous.

Springsteen: En réalité, si je reviens en arrière, lorsque j'étais vraiment jeune, même déjà avec Steel Mill, on faisait des concerts de charilé locaux, des marches sur Washington à la fin des années 60. Donc en vérité, quand vous faites partie de ma génération et que vous avez grandi dans n'importe quelle tendance de la culture alternative, cela vient simplement dès la naissance. Que vous l'appeliez activisme, ou préoccupation citoyenne, cela provient de l'époque. Je trouve ça étonnant quand je rencontre quelqu'un de ma génération qui n'a pas eu cette expérience. Il sont là, vous savez ? Mais pour moi et la plupart de mes amis, cela faisait juste partie de notre époque quand on grandissait. Et les gens que nous admirions et imitions -- et qui pour moi commencent manifestement avec Dylan -- avaient une expression politique très claire. John [Fogerty] l'a fait plus subtilement, mais fabuleusement quand même.

Et donc j'ai essayé à mon tour. Je ne peux pas vous dire exactement pourquoi j'ai commencé à écrire dans cette direction. C'est marrant, Steve [Van Zandt] s'est avéré être l'un des songwrfiters les plus politiques, mais au tout début, c'était plutôt, "Je ne sais pas si on doit mélanger ces choses-là." [rires] C'est du Steve tout craché -- quand il y va, il y va! Il ne fait pas marche arrière! C'est Steve Van Zandt. [rires]

Mais oui, quand j'étais très jeune, peut-être à cause de mon environnement, ou à cause de la musique que j'aimais -- j'étais intéressé par la musique à consistance sociale des Animals -- c'étaient des choses qui me parlaient et que je voulais aussi traiter dans ma propre musique. C'est vraiment comme ça que j'y suis venu. Je n'ai pas reçu d'éduction politique quand j'étais jeune, comme j'ai dit, je n'ai pas grandi dans une famille politisée. La politique de ma ville était de la politique de petite ville. Donc c'est en vérité quelque chose auquel j'ai accedé à travers la musique populaire. A travers une combinaison de l'époque et de la musique populaire.

Backstreets: En terme d'éveil politique, j'ai toujours eu l'impression que l'époque de The River avait été importante pour Steve et vous, dans la mesure où vous étiez sortis des Etats-Unis et avez pu voir notre pays à travers d'autres yeux.

Springsteen: Je sais que pour Steve, ce fut un formidable éveil, cette tournée. Peut-être plus pour lui que pour moi, parce que j'avais déjà un peu commencé à écrire là-dessus dans Darkness on the Edge of Town et The River, bien avant qu'on aille à l'étranger. Mais je sais que pour Steve, ce fut formidable. On est allés à Berlin-est ensemble, et ce fut une sacrée expérience, Berlin-Est à cette époque. C'était nettement perceptible, l'impact que cela avait sur vous. Et aussi, quand vous passez un bon bout de temps là-bas, vous avez le temps de vraiment sortir des Etats-Unis et de les observer avec un regard critique.

S'il y avait une chose que je voudrais vraiment donner à chaque lycéen des Etats-Unis, ce serait un voyage de deux mois à travers l'Europe à un moment donnée de leur formation. Parce que c'est très difficile de se forger une réelle vision du monde depuis l'intérieur de nos frontières. C'est dur. C'est dur parce qu'on est un pays si vaste, et que l'hégémonie de la culture américaine est si pesante et si lourde que c'est très difficile, si on ne sort pas et qu'on ne réalise pas ce que c'est que d'avoir un autre pays juste à deux heures de voiture, d'avoir une certaine sorte d'interdépendance qui est différente de celle qu'on a ici. C'est juste une certaine vision de la façon dont le monde tourne qui est différente. Donc si je pouvais donner un truc à chaque gosse, ce serait ça -- parce que cela ouvrirait notre horizon musical, élargirait la perception que nous avons de nous-mêmes, et notre choix d'un style de leaders. Cela changerait radicalement la nation.

Je me souviens encore quand je suis allé en Amérique du Sud pour la tournée Amnesty International et que j'ai entendu de la musique incroyable, ou en Afrique, où j'ai vu des artistes épatants faisant notre première partie pour la tournée, et de réaliser que seulement un minuscule groupe de gens allaient entendre cette musique aux Etats-Unis. Au lieu de ça, un groupe de rock de six ou sept musiciens du centre du New Jersey joue en Côte d'Ivoire, et des gens qui ont à peine entendu notre musique avant cela deviennent fous. Et on parle anglais, voyez-vous ? L'ouverture d'esprit que j'ai trouvée en dehors des Etats-Unis a contrasté un peu avec l'étroitesse que nous avons ici. Et ce n'est pas intentionnel – c'est culturel. Cela vient d'un manque d'exposition à d'autres choses.

Backstreets: Qu'est-ce qui vous a ouvert les yeux sur certaines de ces choses au départ ? Sur la tournée The River, vous aviez parlé du livre de Joe Klein, "Woody Guthrie: Une vie". Ce livre était-il central pour vous?

Springsteen: C'est un grand livre, un livre très puissant. Je recherchais les chemins empruntés par d'autres dans leur travail de création, qui traite de toutes ces choses -- émotionnelles, sociales, politiques, le contexte du jour. Comment les autres faisaient-ils ça ? Comment trouvaient-ils l'équilibre entre leurs instincts créatifs et leurs instincts politiques ? En cela, j'étais un être très différent, j'étais un musicien pop célèbre, et ça change la donne d'une certaine façon. Mais en même temps, ce qui est au cœur de ça est toujours la même sorte de quête à propos du pays que vous portez dans votre cœur, le pays dans lequel vous voulez que vos enfants grandissent. Alors j'ai étudié tous mes pères très attentivement tout au long du chemin. Et j'ai juste créé quelque chose qui nous semblait correct, et qui me semblait correct.

Backstreets: Un des objectifs de l'art est de nous renvoyer un reflet de notre propre monde. Et il y a tant d'animosité et de peur autour de ça en ce moment -- des tas de gens, tout le groupuscule des "ferme-la et chante", semblent penser que ce n'est pas ce qu'un artiste devrait faire. Mais si l'on considère la tradition folk dont vous faites partie, si l'on pense à Woody Guthrie, "ferme-la et chante" c'est vraiment n'importe quoi.

Springsteen: Tout d'abord, il existe une longue tradition d'artistes engagés dans la vie politique et sociale de la Nation. Woody Guthrie, Bob Dylan, James Brown, Curtis Mayfield, Public Enemy... leur musique n'était pas seulement joyeuse et stimulante, elle était opportune. Et il était essentiel, pour moi, de comprendre certains des évènements de la journée. Quand ils s'exprimaient, je m'entendais parler. Je ressentais un rattachement. Donc je pense qu'à chaque fois que quelqu'un dans ce pays dit à un autre de la fermer, il va dans la mauvaise direction. Non, non, non, on est supposé favoriser le discours. Cela peut vous plaire, cela peut ne pas vous plaire -- J'entends des tas de choses qui ne me plaisent pas, mais eh [rires].

De toute façon, si vous écoutez ce qui se dit sur les ondes et le niveau de la discussion, on ne peut pas foirer davantage. C'est déjà nul. C'est déjà foutu [rires]. Donc ce n'est pas comme si les musiciens allaient arriver et tout faire foirer, voyez-vous ? Cela ne va pas se passer comme ça.

Backstreets: C'est stupéfiant de voir à quel point certaines réactions ont été violentes -- comme ce qui est arrivé à Linda Rondstadt la semaine dernière à Las Vegas.

Springsteen: Une tragicomédie... [rires] La description de l'événement était désopilante, vous savez ? L'idée que des gens se sont réellement déchaînés au point de jeter des boissons et de déchirer des affiches du concert et envahir la salle ou je ne sais quoi, et qu'on ait eu besoin de l'escorter à l'extérieur -- pour avoir mentionné un film [Fahrenheit 9/11]. C'est effrayant. Ou même les Dixie Chicks, qui ont été impitoyablement pilonnées. C'est vraiment fou. En ce moment nous vivons des temps très divisés ; les sentiments des gens sur ces questions sont très intenses, et les gens vont avoir des réponses très fortes envers quiconque penchera d'un côté ou de l'autre. Particulièrement si c'est quelqu'un que vous aimez, ou dont vous admirez la musique. Je crois que pour beaucoup de gens, cela rompt une partie de ce lien entre l'artiste et le public. Mais ce lien est un peu plus compliqué que cela. C'est juste un tout petit peu plus compliqué. Je comprends ce que vous dites : je crois qu'on attend juste que la batterie démarre.

Backstreets: Voyant combien les opinions sont divisées, idéalement, quel est votre but sur cette tournée ? Quel est le message, ou le résultat que vous recherchez ?

Springsteen: Eh bien, une bonne chose est que nous avons en tête un résultat très simple -- et ce résultat est de changer d'Administration en novembre. Donc, à la base, c'est un objectif très direct. En même temps, travaillant avec MoveOn et America Coming Together, on essaie de faire inscrire les électeurs sur les listes, on essaye de mobiliser les gens pour aller voter, on essaye d'envoyer des gens dans la rue pour mobiliser les électeurs progressistes, d'impliquer les gens dans le processus démocratique. C'est le moyen pour arriver à notre fin. Mais la fin est très claire pour cette courte tournée : nous essayons de changer la direction du gouvernement, d'ajouter nos voix à celles des gens qui essayent de parvenir au changement au plus haut niveau.

      

Cette interview de Bruce Springsteen sera reprise dans le numéro d'été 2004 de Backstreets: The Boss Magazine, prévue pour ce mois-ci. Ce numéro, le 80ème en 24 ans, proposera également interview de Patti Scialfa, des conversations avec Marah et Gary U.S. Bonds, un regard approfondi sur le Boss et le King pour célébrer le cinquantième anniversaire de son premier single -- le tout présenté par des fans de Springsteen pour des fans de Springsteen fans. Abonnez-vous!