Extrait de "Born in the U.S.A. - Anatomie d'un mythe"

INTRODUCTION


     « OOOONE… TWOOOO… ONE TWO THREE FOUR... » L’orgue de Danny Federici et le synthétiseur du « Professeur » Roy Bittan attaquent d’un ton martial les sept notes en boucle du riff d’exposition en si majeur : (si) fa#... mi fa# sol# mi fa#... / (si) fa#... mi fa# sol# mi fa#... Max Weinberg assomme ses caisses. Toute la puissance scénique du E Street Band se met en branle devant quatre-vingt mille spectateurs bouillonnants. D’un bras robuste, Bruce brandit sa guitare et l’oppose à la clameur de la foule, telle une arme de communion massive, prête pour le combat sans merci qu’il livrera durant plus de quatre heures. Bandana vissé sur le front, il laisse glisser sa Fender Esquire Golden sur ses abdominaux, empoigne solidement son micro et s’époumone avec rage : « Born down in a dead man’s town / The first kick I took was when I hit the ground / End up like a dog that’s been beat too much / Till you spend half your life just coverin’ up ». Dressant le poing vers le ciel, il assène alors sa célèbre incantation : « BOOOOORN IN THE U-S-AAAAA…. I was BOOOOORN IN THE U-S-AAAAA... ». À l’unisson, la foule parisienne exulte. Elle a un peu zappé le premier couplet mais entonne joyeusement le refrain : « BOOOOORNE IN ZE YOU-ESSAAAAAI... ». Venus des quatre coins de France, de Belgique, d’Espagne ou d’Italie, originaires d’Europe, d’Asie, d’Australie ou d’Amérique, ils sont apparemment tous nés aux États-Unis ce soir-là.
     Cette chanson, Born in the U.S.A., par Bruce Springsteen et son E Street Band, qui ne l’a pas entendue au cœur des années 1980 ? À la radio, à la télévision, dans sa voiture, dans une discothèque ou un bar, sur sa chaîne hi-fi ou sur son baladeur, ou encore dans un stade comble… Qui donc a pu y échapper ? Qui n’a pas été frappé, positivement ou négativement, par la puissance de cet hymne, n’en retenant à l’occasion que son titre ô combien réducteur ?
     Vingt ans après sa publication, Born in the U.S.A. reste de très loin la chanson la plus connue du chanteur américain, son totem, celle qui lui aura apporté la plus vaste notoriété. Celle qui persiste aujourd’hui dans toutes les mémoires bien qu’elle soit loin d’être la meilleure ni la plus représentative parmi les cinq cents et quelque composées par son auteur. Celle qui, pour beaucoup, symbolise le rock viril made in U.S.A. du « Boss ». Qui, du jour au lendemain ou presque, a transformé ce dernier en une véritable icône populaire. Car il y a bien un « avant » et un « après » Born in the U.S.A. Avant, Bruce Springsteen est une star, un rocker salué par la critique, admiré voire adulé par une communauté de fans et un public rock de plus en plus nombreux, qui a fait simultanément, dix ans plus tôt, la couverture des magazines Time et Newsweek, et dont l’avant-dernier album, The River, s’est facilement hissé à la première place du classement. Après, c’est une icône, un symbole, un phénomène de société, une mégastar, le plus grand – voire le dernier, croit-on à l’époque – des vrais rockers, l’incarnation du rêve américain devenu réalité. Le magazine Newsweek le définit comme « une sorte d’archétype américain. Il est le Gary Cooper du rock’n’roll. » Après Born in the U.S.A., il n’est plus seulement le « Boss » aux yeux de ses fans, il est « The Boss » à travers l’ensemble du monde occidental, des États-Unis à l’Australie, de l’Europe au Japon, et pour beaucoup, il est même tout simplement « Bruce », comme il y a eu Elvis et Bob, Mick et Keith, John Paul George et Ringo, et quelques autres.
     Et pourtant… Et pourtant beaucoup se seront lourdement mépris sur le sens de cette chanson, croyant y entendre, au cœur des années Reagan, l’expression militante d’un patriotisme triomphant, alors que les paroles sans équivoque racontent au contraire le sort accablant d’un vétéran du Vietnam rejeté dans et par son propre pays.
     Avec pas moins de neuf versions différentes publiées successivement dans la discographie et la vidéographie de Springsteen – et autant de versions inédites qui auraient mérité de ne pas le rester – il est clair que Born in the U.S.A. occupe une place majeure dans l’œuvre du chanteur. Chanson d’ouverture de son album éponyme, demeurée quatre-vingt cinq semaines consécutives dans le Top 10 américain, elle cristallise une vision de l’Amérique et le reflet d’une époque controversée où réussite et prospérité côtoient échec et exclusion. Dix ans après Born to Run et dix ans avant The Ghost of Tom Joad, Born in the U.S.A. aura été la pierre angulaire de la carrière de Bruce Springsteen, le catalyseur alchimique d’un succès sans précédent et d’un séisme dont l’onde continue de résonner aujourd’hui. Une chanson que son destin à nul autre pareil a transformée en mythe de l’histoire du rock, au sens propre comme au sens figuré, et dont le temps – vingt années – nous permet aujourd’hui de détailler la complexe anatomie et de raconter la singulière saga. De quoi parle donc cette chanson ? Par quoi a-t-elle été inspirée ? Comment a-t-elle été créée ? Pourquoi a-t-elle rencontré un tel écho auprès du public ? Et surtout comment le tube le plus notoire de Springsteen a-t-il pu devenir sa chanson la moins bien comprise et déteindre à ce point sur l’image pourtant avantageuse du chanteur ? Comment Bruce Springsteen a-t-il réagi face à cette interprétation erronée, consciente ou non, de son œuvre et de son message par une frange importante de son auditoire et de la population ? Rarement 4’39 minutes de rock auront été à l’origine d’une si étonnante et édifiante histoire. La voici dans ses moindres détails.
Oooone… Twoooo… One two three four...


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