" Marcher comme Brando… "
Bruce Springsteen et le 7ème art

par Hugues Barrière et Mikaël Ollivier

 

 

 

 

© Hugues Barrière / Mikaël Ollivier (sept. 2003)
Paroles des chansons : © Bruce Springsteen (ASCAP)

 

 

        " J'ai grandi dans une maison où on ne parlait pas beaucoup de culture... il n'y avait pas beaucoup de livres qui traînaient et... vous savez... chacun essayait juste de garder la tête hors de l'eau, je suppose. " C'est par ces mots que Bruce Springsteen exprime, en 1996, le vide culturel qui marque les premières années de sa vie. Il est clair que ni l'environnement familial du jeune garçon ni son environnement social - la petite ville ouvrière de Freehold, New Jersey - ne sont véritablement propices à l'épanouissement culturel de celui qui deviendra pourtant un maillon incontournable de la scène musicale américaine. À part la radio, constamment allumée, qui débite les tubes du top 40, ou la télévision par laquelle Bruce reçoit le premier signal fort de sa vocation - Elvis Presley au Ed Sullivan Show - , le cinéma est un des rares divertissements qui parviennent jusqu'à Freehold et que Bruce puisse s'offrir. Mais les films qu'il va voir ne sont pas des œuvres d'art et d'essai, plutôt des films noirs, des westerns, et, bien entendu, les films musicaux de son idole, Elvis Presley. Ce n'est que bien plus tard, devenu adulte, guidé par des amis ou son second manager Jon Landau, que Bruce Springsteen, en perpétuelle quête de sens pour lui-même et les chansons qu'il écrit, s'ouvre aux films à messages, ou plutôt, aux messages des films. Le cinéma est un art populaire et Bruce Springsteen veut justement écrire des chansons populaires. C'est donc tout logiquement et très librement qu'il puise dans les références du septième art pour alimenter ses textes, que ce soit à travers des titres de films repris, des thèmes ou de simples images évocatrices, ou encore pour façonner son style d'écriture très " cinématographique ". Juste retour des choses, à partir des années 90, Bruce Springsteen sert et inspire à son tour le cinéma en écrivant plusieurs chansons de film ou en voyant certaines de ses compositions citées ou adaptées pour le grand écran.
        À la différence d'un Elvis Presley, d'un David Bowie, d'une Madonna ou de nombreux autres chanteurs ayant officialisé leur attachement au cinéma en devenant acteurs, les influences réciproques entre le septième art et Bruce Springsteen passent exclusivement par la musique. Elles sont nombreuses, ce qui n'est pas étonnant si l'on considère la place primordiale tenue dans l'art populaire du XXe siècle (et début XXIe) tant par le cinéma que par le rock'n'roll.


" Souviens-toi Terry de tous les films qu'on allait voir… "

        De toutes les influences que le cinéma aura exercées sur Bruce Springsteen, la plus fondamentale est sans conteste celle qui lui aura permis de prendre conscience du sens profond de sa vocation d'artiste. " Quand j'ai eu 26 ans, déclare-t-il en 1996 sur la scène de la Brixton Academy de Londres, un de mes amis m'a montré Les Raisins de la Colère de John Ford, et je me souviens être resté assis à la fin du film, pensant à peu près : "Ouais, c'est ça que je veux faire", vous savez... vous faites votre boulot et vous espérez toujours qu'il aura une signification ! C'est un film auquel je reviens régulièrement, qui a résonné tout au long de mon existence, ça et le roman de Steinbeck. " Cette profession de foi, qui affirme l'artiste en tant que témoin et porte-parole de sa génération au profit des plus fragiles et des plus menacés, sera reprise dans la chanson titre de l'album The Ghost Of Tom Joad, paru en 1995. Citant presque à l'identique les mots du héros Tom Joad [1] prononcés par l'acteur Henry Fonda vers la fin du film, il chante :

" Maman, partout où un flic frappe un type
Partout où un nouveau-né pleure de faim
Où il y a une lutte contre la violence et de la haine dans l'air
Cherche moi, maman, je serai là
Partout où quelqu'un se bat pour avoir une place,
Un travail décent ou une main tendue
Partout où quelqu'un lutte pour sa liberté
Regarde dans ses yeux, maman, tu me verras "

" The Ghost Of Tom Joad "
(The Ghost Of Tom Joad, 1995)

        Déjà, dans un autre chef-d'oeuvre de John Ford, The Searchers (" La Prisonnière du Désert " - 1956), Bruce Springsteen avait perçu un écho à sa propre expérience, et peut-être même un avertissement. Comme le chanteur, le héros du film compose avec la violence, la solitude, la fuite et la rédemption. Mais à l'image de John Wayne repartant seul vers l'horizon à la fin du film bien qu'étant un héros parmi les siens, Springsteen ne parvient toujours pas, alors qu'il était déjà célèbre dans le milieu du rock, à trouver de place au sein de la " communauté ", comme lorsqu'il était enfant et adolescent. Dès lors, la dénonciation de l'injustice sociale, le secours de la famille et la recherche d'une communauté, thèmes chers à John Ford, deviendront des objectifs centraux tant dans l'œuvre de Springsteen que dans sa vie d'homme.

         Cette prise de conscience coïncide avec l'avènement de son disque suivant : Darkness On The Edge Of Town. Dans le livre Songs, Bruce Springsteen commente ainsi la genèse de cette œuvre : " Les films, toujours importants dans mon écriture, ont eu une influence encore plus grande sur cet album. J'aimais le clinquant et les hors-la-loi des films de série B - Robert Mitchum dans Thunder Road et Gun Crazy d'Arthur Ripley [2]. J'avais vu peu auparavant Les Raisins de la Colère pour la première fois. Je recherchais les films noirs des années 40 et 50 comme Out Of The Past (" La Griffe Du Passé " - 1947) de Jacques Tourneur. C'est le sentiment de ces hommes et ces femmes luttant contre un monde qui se refermait sur eux qui m'a attiré vers ces films. D'ailleurs le titre Darkness On The Edge Of Town doit beaucoup au film noir américain. " Cet album faillit même s'intituler American Madness, du nom du film de Frank Capra (1937), et ce n'aurait pas été le seul titre de disque ou de chanson de Springsteen à provenir du cinéma. Comme on le voit dans Songs sur une reproduction de son cahier de travail, Bruce Springsteen remplit des pages entières de titres qui lui passent par la tête ou devant les yeux. Et, outre Thunder Road (Arthur Ripley - 1958), l'on retrouve ainsi Atlantic City [3] (Louis Malle - 1981), Badlands (Terence Malick - 1973), Point Blank (John Boorman - 1967), Used Cars (Robert Zemeckis - 1981), ou Murder Incorporated (Burt Balaban, Stuart Rosenberg - 1960) et d'autres encore. À propos de Thunder Road (appellation également reprise dans la chanson longtemps inédite "The Promise"), Springsteen explique : " Il y avait ce film avec Robert Mitchum, à propos d'évadés qui filaient vers le sud au clair de lune. Je n'ai jamais vu le film, j'ai seulement vu l'affiche dans le hall d'un cinéma. Et j'ai piqué le titre quand j'ai écrit cette chanson… "

      

        Mais l'exemple le plus étonnant est probablement celui de Born In The U.S.A. : au début des années 80, le réalisateur Paul Schrader confie à Springsteen le scénario d'un film intitulé Born In The U.S.A. L'intrigue du film se déroule dans le monde du rock'n'roll et le chanteur, devenu l'une de ses plus grosses stars, est pressenti pour le rôle. Mais Schrader n'a pas de nouvelles, jusqu'à ce qu'il découvre dans les rayons des magasins de disque le titre du septième album de Springsteen : Born In The U.S.A.. Il en est stupéfait, comme il le confie en 2003 au magazine Uncut : " … je reviens de Tokyo, et plus tard, je vois son nouvel album, qui s'appelait Born In The U.S.A.. J'ai pensé : " Oh mon Dieu ! " J'ai consulté les notes de production du disque, et il y avait un remerciement pour moi. J'étais revenu aux États-Unis avec le financement du film. Cette fois, j'allais devoir repenser le titre ! " Les deux hommes se rencontrent peu de temps après, et Springsteen avoue qu'il n'a jamais lu le script. Mais il offre au réalisateur de lui écrire une chanson pour le dédommager cet " emprunt ". C'est ainsi que le film de Schrader, interprété par Michael J. Fox et Joan Jett, s'intitule finalement "Light Of Day [4]", et que Springsteen compose son premier titre pour le cinéma.

        Dans le cas du film Badlands (" La Ballade Sauvage "), Springsteen n'a pas fait que reprendre le titre. Il s'en est aussi entièrement inspiré pour écrire la chanson "Nebraska [5]". Tiré d'un fait divers réel - la virée meurtrière de Charlie Starkweather et de sa petite amie Caryl Fugate -, le film débute ainsi :

Une village tranquille, par un petit matin ensoleillé. La jeune Holly (Sissy Spacek) s'entraîne à lancer son bâton de majorette sur la pelouse devant sa maison familiale. Kit (Martin Sheen) est éboueur et termine son service. Il voit Holly et s'arrête. Il l'observe un moment puis l'aborde. Il lui propose de marcher un peu pour faire connaissance…

        En 1982, "Nebraska" commence par ces vers :

" Je la vis debout sur la pelouse de sa terrasse,
Faisant tournoyer son bâton
Moi et elle sommes allés faire un tour, monsieur
Et dix personnes innocentes sont mortes "

" Nebraska "
(Nebraska, 1982)


        De la même façon, la chanson "Adam Raised A Caïn [6]" (" Dans la Bible, Caïn tua Abel / Et à l'est d'Eden il fut banni ") rappelle le film À l'Est d'Eden (Elia Kazan - 1955, encore une adaptation d'un roman de Steinbeck). Les mots love ("amour") et fear ("peur") tatoués sur les mains de Billy Horton, le personnage de la chanson "Cautious Man [7]", sont directement empruntés à La Nuit Du Chasseur (Charles Laughton - 1955), dans lequel les mots love ("amour") et hate ("haine") sont tatoués sur les phalanges du pasteur diabolique incarné par Robert Mitchum.


" Sur sa main droite, Billy avait tatoué le mot Amour
Et sur sa main gauche le mot Peur
Mais dans quelle main se tenait sa destinée, n'était pas très clair "

" Cautious Man "
(Tunnel Of Love, 1987)


        Enfin, la chanson "Galveston Bay [8]" qui, inspirée de faits réels, dénonce la violence raciale des pêcheurs texans à l'encontre des réfugiés vietnamiens à la fin de la guerre du Vietnam, puise son thème principal et presque son titre dans le film de Louis Malle intitulé Alamo Bay (1985).
        Bien entendu, le cinéma en tant que tel, art ou divertissement, est évoqué à plusieurs reprises dans l'œuvre de Springsteen :

" Souviens-toi Terry de tous les films qu'on allait voir
Essayant d'apprendre à marcher comme les héros que nous pensions devoir être "

" Backstreets "
(Born To Run, 1975)

" Certaines nuits, j'allais au drive-in, certaines nuits je restais chez moi
J'ai poursuivi ce rêve comme le font ces gars sur l'écran "

" The Promise "
(18 tracks, 1999)

" Je pouvais marcher comme Brando droit vers le soleil
Et aussi danser comme un Casanova "

" It's Hard To Be A Saint In The City "
(Greetings From Asbury Park, NJ, 1973)


" Tu as vu tous les films romantiques, tu rêves que tu ramènes les garçons à la maison [9]
Mary Lou, j'ai vu tous ces films également "

" Mary Lou "
(Tracks, 1998)

        Enfin, la chanson "This Hard Land [10]" est une évocation nostalgique des westerns que Bruce Springsteen affectionnait dans sa jeunesse :

" On est tous les deux, Frank, on recherche un troupeau égaré
Nos sabots font voler et tourbillonner le sable
On chevauche en plein vent, cherchant un trésor perdu
Bien au sud du Rio Grande
Nous traversons cette rivière au clair de lune
Et remontons sur les rives de ce dur pays "

" This Hard Land "
(Greatest Hits, 1995)


        Réciproquement, l'industrie du cinéma a utilisé à de très nombreuses reprises le nom et les chansons de Bruce Springsteen, plus ou moins à propos selon la teneur du scénario. En faire ici une liste exhaustive serait aussi fastidieux que dénué d'intérêt. Citons toutefois la série télévisée américaine Les Sopranos, faisant référence au coffret Tracks au moment de faire entendre une bande magnétique d'écoutes téléphoniques et reprenant dans un de ses génériques la chanson "State Trooper". Citons également le film de Spike Lee, Do The Right Thing (1989), dans lequel un blanc et un noir se disputent pour décréter qui, de Prince ou de Springsteen, est le plus grand [11].

 


" À un certain point, les chansons deviennent des films… "

        Une des qualités récurrentes de l'écriture de Bruce Springsteen, chargée de toutes ces influences reçues, est tout logiquement son style très "cinématographique". Cette caractéristique est non seulement assumée et assimilée par le chanteur, mais elle est aussi pleinement voulue. " À un certain point, déclare-t-il dès 1978, la chanson devient de plus en plus comme un film. Et quand cela se produit, vous cessez de devenir son créateur et tenez le rôle du réalisateur. Car il vous faut être tellement de personnages différents qu'il vaut mieux leur laisser avoir leur vie propre. " La force visuelle de certaines chansons de Springsteen est telle qu'elle permet instantanément d'imaginer, dès les premières lignes, au-delà même de l'histoire, l'allure des personnages ainsi que les positions et mouvements de la caméra en cinémascope :

" La fille aux pieds nus est assise sur le capot d'une Dodge
Elle boit de la bière chaude sous une douce pluie d'été
Le Rat entre en ville et remonte son pantalon
Ensemble ils se lancent dans une idylle
Et disparaissent dans Flamingo Lane
[…]
Les gangs de minuit sont réunis
Et ont fixé un rendez-vous pour la nuit
Ils se retrouveront sous ce panneau Exxon géant
Qui amène cette belle lumière de la ville
Il y a un opéra qui se joue au péage
Il y a un ballet qui se dispute dans l'allée
Jusqu'à ce que les flics du coin, cerises [12] sur le toit
Déchirent cette sainte nuit
La rue est en vie tandis que des dettes secrètes se payent
Contacts pris, ils s'évanouissent sans être vus "

" Jungleland "
(Born To Run, 1975)

        En 1982, il poursuit son analyse ainsi : " Mes compositions sont comme des scénarios, ils sont comme des pièces, mais leur puissance n'est pas tant dans l'imagerie immédiate ni dans l'image physique immédiate qui est présentée, que dans une certaine lutte qui se joue entre toutes les forces qui existent dans la chanson. Donc, en général, j'écris les choses sur un plan plus grand que nature, d'une certaine manière. " Et la durée nécessairement limitée des chansons, comparée à celle des longs métrages, n'enlève rien à l'esprit cinématographique dans lequel Springsteen compose. " Une partie du processus, ajoute-t-il en 1984, est que quand j'écris une chanson, je l'écris pour qu'elle soit un film - pas pour faire un film, pour être un film, comme "Highway Patrolman [13]" ou "Racing In The Street [14]". Ça fait seulement six minutes mais on pourrait vraiment tout bousiller en une heure et demie. "
        Ce n'est pourtant pas ce qui se produit en 1991, lorsque l'acteur Sean Penn adapte au cinéma, pour son premier film en tant que réalisateur, la chanson "Highway Patrolman". Penn est un grand fan de Springsteen, et son film intitulé The Indian Runner - avec David Morse dans le rôle du patrouilleur d'autoroute Joe Roberts et Viggo Mortensen dans celui de son frère hors-la-loi Frank - est une vraie réussite, même s'il n'obtient pas le succès commercial escompté. Au point qu'en 2001, quand Columbia Music Video sort en DVD la compilation des clips de Bruce Springsteen, un montage des images du film est utilisé pour illustrer la chanson. Preuve, s'il en est, que le chanteur a apprécié l'hommage rendu à son travail tout comme le réalisateur avait su percevoir et apprécier les qualités scénaristiques de la chanson qu'il a adaptée.

 


" Je voudrais remercier l'Académie… "

        Quand le film Light Of Day sort en 1987, il peut arguer de comporter la première chanson réalisée par Bruce Springsteen pour le cinéma. Pourtant, dans son écriture, ce titre est composé sans l'influence d'images déjà tournées mais seulement avec l'appui d'un thème, d'une idée : un film sur le rock'n'roll. Bruce écrit donc cette chanson comme il l'a toujours fait, à partir de sa propre expérience, de son inspiration personnelle, avec une liberté qui l'inscrit parfaitement dans la continuité de son œuvre. Dès 1988, " Light Of Day " est d'ailleurs intégré à la fin des concerts de la tournée Tunnel Of Love et en reste l'un des piliers jusqu'à la fin du Reunion Tour [15].

        Les choses sont totalement différentes quand Springsteen se met à travailler sur "Streets Of Philadephia". Cette fois, il s'agit véritablement d'une commande qui doit se placer non plus dans la cohérence de la carrière du chanteur mais dans celle d'un film. C'est pourquoi cette chanson est en fait sa véritable première composition pour le cinéma, comme il le confie lui-même en 1994 : " Je n'avais jamais écrit spécifiquement pour un film, parce que c'est une façon difficile d'écrire. Il ne s'agit pas juste de choisir un thème et d'écrire une chanson. [Jonathan Demme] m'avait donné une idée des émotions vers lesquelles il voulait aller, et j'ai dit : " Et bien je ne suis pas très bon pour faire ça. Je ne crois pas que je sois capable de travailler de cette façon." Mais j'ai quand même pris les choses en main, et je lui ai donné le meilleur de moi-même… "

        Demme attend de Springsteen une chanson rock, mais il est loin de l'obtenir. Le propos même du film (le déclin d'un homme malade du SIDA), son rythme, son ambiance, détournent Springsteen de cette direction. " Jonathan m'a envoyé un extrait du début du film. Ça commence et vous êtes à l'intérieur de la tête de cette personne, et vous avez l'opportunité unique d'être en contact direct avec le personnage et son contexte avant même que le film ait commencé. Donc, la chanson est très intérieure, la voix de la chanson est celle des pensées d'une personne, comme si elle se racontait l'histoire à elle-même. "

        Musicalement, "Streets Of Philadephia" est à part dans la discographie de Springsteen. Terriblement soucieux de la cohérence de son œuvre, le chanteur, malgré une écriture en perpétuelle évolution, est toujours resté fidèle à ses racines rock, country et rythm and blues. Cette fois, libéré de la pression qu'il s'impose à lui-même quand il compose pour son propre compte, il s'aventure dans une voie plus moderne, laissant de côté guitares et batterie au profit de synthétiseurs, d'une boite à rythme et d'une discrète et sourde ligne de basse. Le résultat est envoûtant, et "Streets Of Philadelphia" remporte un énorme succès, raflant au passage un Oscar et quatre Grammy Awards [16]. Jonathan Demme réalise lui-même le clip de la chanson pour lequel Bruce, " traumatisé " par les problèmes de synchronisation de ses clips des années 80, enregistre une prise directe inédite en marchant dans les rues de Philadelphie [17].

        À la même période, le comédien et réalisateur Tim Robbins s'apprête à sortir un film sur la peine de mort intitulé Dead Man Walking (" La Dernière Marche " - 1995) et fait appel à Springsteen. " Dans le cas de "Streets Of Philadelphia", déclare Springsteen en 1996, le SIDA et les droits civiques des homosexuels étaient dans l'air du temps, et beaucoup de gens se battaient pour sensibiliser l'opinion à ce propos. Je pense que c'est pour cela qu'on m'a demandé cette chanson. Parce que j'ai un large public dans ce qu'on appelle la classe moyenne américaine. C'est la même chose pour "Dead Man Walking" qui, à la base, donne deux points de vue différents sur le problème de la peine de mort. Ces réalisateurs ont fait appel à moi, et j'ai eu le sentiment qu'ils allaient sûrement faire de bons films. Je savais que ce serait le cas. Et si je pouvais y contribuer à ma manière, je le ferais. " Musicalement très proche des compositions acoustiques de The Ghost Of Tom Joad, le texte de la chanson est une illustration fidèle de l'histoire du film et donne la parole au personnage principal, un condamné à mort à la veille de son exécution interprété par Sean Penn.

" Il y a un cheval pâle qui approche,
Et je vais le chevaucher,
Je monterai au ciel demain matin
Mon sort est scellé

Je suis un mort en marche
Je suis un mort en marche "

" Dead Man Walking "
(B.O.F. "Dead Man Walking", 1996)

        En 1996, Sean Penn sort son deuxième film en tant que réalisateur, intitulé The Crossing Guard, dans lequel Jack Nicholson et Angelica Huston, après le meurtre de leur enfant, oscillent entre vengeance et pardon quand le meurtrier (David Morse) sort de prison. La chanson du générique, "Missing", est signée Bruce Springsteen. Comme "Streets Of Philadelphia", elle ne peut s'inscrire dans aucun des albums du chanteur, qui brise une fois encore ses habitudes [18] et compose une chanson qui, si elle est éloignée de son propre univers, s'intègre parfaitement à celui du film.

        Fort de ces expériences réussies, et y prenant visiblement goût, le chanteur va encore plus loin quand, pour le film Limbo (John Sayles - 1999), il écrit et interprète "Lift Me Up". Seulement accompagné d'une basse continue au synthétiseur et d'un rythme lancinant de percussion, il entonne les paroles de la chanson d'une voix de tête méconnaissable. Pour un auditeur qui aurait laissé Springsteen à sa rage de "Born In The U.S.A.", le choc pourrait être rude. À l'image du film de John Sayles, la chanson est étonnante, atypique et envoûtante. Comme parfois lors de la tournée Tom Joad, Springsteen y atteint une grâce qui dépasse de loin le cadre du rock'n'roll. Cette fois encore, il n'est plus la rock star que tout le monde connaît, mais un musicien qui repousse ses limites, s'efface et se glisse dans l'univers et l'œuvre d'un réalisateur, montrant que lorsqu'il n'écrit pas pour ses vieux complices du E Street Band, c'est toujours " seul " que le chanteur trouve véritablement sa voie musicale.

 


" Comme font ces gars sur l'écran… "

        Au début des années 80, Bruce Springsteen envisage un temps de se frotter à la comédie, imaginant peut-être marcher à terme sur les pas de son idole et modèle, Elvis Presley [19]. Mais sa personnalité, son besoin presque maladif de contrôler le processus créatif de ses projets artistiques l'en dissuadent, tant le métier d'acteur requière d'abandon, d'oubli de soi-même et de confiance en la vision d'une tierce personne, le réalisateur. Bien lui en a pris, quand on voit à quel point il est peu à l'aise dans ses clips, lorsqu'ils le sortent du cadre familier des concerts ou de la simple interprétation des chansons ! Ce n'était pourtant pas faute d'avoir engagé les meilleurs réalisateurs de cinéma, tels que Brian de Palma ("Dancing In The Dark") ou John Sayles ("I'm On Fire", "Glory Days"). On peut être une bête de scène et se produire soir après soir devant des dizaines de milliers de fans, jouer la comédie à travers les personnages de ses chansons ou les monologues drôles ou émouvants qui les accompagnent, sans pour autant savoir tenir un rôle dans l'intimité d'un plateau de tournage [20]. Et même en 2000, lorsqu'il interprète brièvement son propre rôle, guitare à la main, dans le film High Fidelity de Stephen Frears, Bruce Springsteen semble particulièrement emprunté et peu à sa place devant la caméra. C'est également une des raisons pour lesquelles le chanteur restera longtemps éloigné des plateaux de télévision, où il ne se sent pas du tout dans son élément, préférant de loin donner des interviews radio ou à la presse écrite.


American Dream

        Au fil de plus de trente ans de carrière, les liens entre le septième art et la carrière de Bruce Springsteen se sont donc révélés nombreux. Mais après tout la vie même du chanteur n'est-elle pas le plus cinématographique des destins ?
        Né pauvre d'un père ombrageux et d'une mère méritante, rebelle et solitaire dès le plus jeune âge, découvrant sa vocation grâce à Elvis Presley - l'une des gloires les plus chéries des américains -, bravant l'échec scolaire et se bâtissant de ses propres mains pour devenir, par son talent et son travail, une star adulée dans le monde entier. Riche et célèbre, il ne touche pas à la drogue, croit en Dieu, n'oublie jamais ses racines, et fonde une famille avec une fille du New Jersey. À plus de cinquante ans, il revient sur le devant de la scène, épaulé par ses amis de toujours, et compose un album digne et sensible sur le plus grand traumatisme moderne de la nation…
        Bruce Springsteen incarne indéniablement le rêve américain. Sa vie est le scénario hollywoodien par excellence : un vrai piège à Oscars ! Croisons seulement les doigts pour qu'un tel projet, s'il devait voir le jour, ne sorte pas des usines à " films édifiants " de Los Angeles et que ces quelques lignes de la chanson "TV Movie" ne s'avèrent pas prémonitoires :

" Je me suis réveillé la nuit dernière tremblant d'un rêve
Car dans ce rêve je mourais
Ma femme s'est retournée et m'a dit
Que ma vie serait immortalisée
Pas par un grand film de cinéma
Ni un grand roman américain, vois-tu
Non, ils vont faire un téléfilm sur moi

Ils peuvent bien changer mon nom ou ils peuvent le garder
Ils peuvent changer mon histoire aussi
Ils peuvent me faire noir ou chinois
Et me faire faire des choses que je n'ai jamais faites
Ils vont donner à ma vie une toute nouvelle fin
Et me faire passer en prime time en première diffusion
Et quand ce sera fini, ce que j'ai fait là sera ce que j'ai fait
Je ne veux pas mon nom dans un livre d'histoire que personne ne verra jamais
Non, ils vont faire un téléfilm sur moi "

" TV Movie "
(Tracks, 1998)

*
*      *

Renvois

[1] Le film de John Ford est du reste dûment cité dans les notes de production de l'album The Ghost Of Tom Joad.

[2] Si Thunder Road (1958) est bien un film d'Arthur Ripley, Gun Crazy (1949), en revanche est un film de Joseph H. Lewis.

[3] Dont le thème autour de la petite criminalité dans la station balnéaire a également inspiré la chanson de Bruce Springsteen.

[4] Disponible uniquement en version live sur MTV UnPlugged (1993) et Live in New York City (2002) ou dans la version du film, interprétée par Joan Jett & The Blackhearts.

[5] Sur Nebraska (1982).

[6] Sur Darkness On The Edge Of Town (1978).

[7] Sur Tunnel Of Love (1988).

[8]
Sur The Ghost Of Tom Joad (1995).

[9]
Le même vers apparaît d'ailleurs aussi dans la chanson " Be True ".

[10]
Sur Greatest Hits (1995) et sur Tracks (1998).

[11]
Ce conflit humoristique, qui n'est d'ailleurs pas sans justesse quand on sait à quel point le public du chanteur est majoritairement composé de blancs, n'empêche pas Spike Lee d'être un véritable amateur de la musique de Springsteen et d'utiliser en 2002 une version de " The Fuse ", l'une des chansons de The Rising, réorchestrée par le compositeur Terence Blanchard.

[12]
Allusion aux gyrophares des voitures de police.

[13]
Sur Nebraska (1982).

[14]
Sur Darkness On The Edge Of Town (1978).

[15]
À l'exception, bien entendu, de la tournée Tom Joad.

[16]
Meilleure chanson de l'année (1995), meilleure chanson Rock, meilleure performance vocale rock masculine, meilleure chanson écrite pour un film ou pour la télévision.

[17]
Cette collaboration avec Demme se poursuit avec le clip de " Murder Incorporated " en 1995, et celui de " If I Should Fall Behind " en 1999.

[18]
Avec notamment un rythme syncopé aux accents trip hop peu courant chez Springsteen.

[19]
Bruce Springsteen reprendra en 1990 la chanson titre du film Viva Las Vegas (George Sidney - 1964) sur une compilation du New Musical Express intitulée The Last Temptation Of Elvis.

[20]
Ironie du sort, son guitariste Steve Van Zandt démarre pour sa part une (seconde) carrière d'acteur très réussie en interprétant le rôle de Silvio Dante dans l'excellente série télévisée américaine Les Sopranos.

*
*      *

Pour davantage d'information sur les liens entre Bruce Springsteen et le 7ème art, nous vous invitons à vous reporter à l'excellente page du site " almammater " à l'adresse suivante : http://almammater.free.fr/bruce.htm. Vous pouvez également consulter les livres " It Ain't No Sin To Be Glad You're Alive " par Eric Alterman (Little, Brown & Company - 2001), et " American Skin " par Ermanno Labianca (Giunti - 2002).
Vous pouvez aussi consulter nos sites :
http://www.mikaelollivier.com
http://www.tenth-avenue.com

 

Texte original : © Hugues Barrière / Mikaël Ollivier (sept. 2003)
Paroles des chansons : © Bruce Springsteen (ASCAP)