"
J'ai grandi dans une maison où on ne parlait pas beaucoup de
culture... il n'y avait pas beaucoup de livres qui traînaient
et... vous savez... chacun essayait juste de garder la tête
hors de l'eau, je suppose. " C'est par ces mots que Bruce Springsteen
exprime, en 1996, le vide culturel qui marque les premières années
de sa vie. Il est clair que ni l'environnement familial du jeune garçon
ni son environnement social - la petite ville ouvrière de Freehold,
New Jersey - ne sont véritablement propices à l'épanouissement
culturel de celui qui deviendra pourtant un maillon incontournable de
la scène musicale américaine. À part la radio,
constamment allumée, qui débite les tubes du top 40, ou
la télévision par laquelle Bruce reçoit le premier
signal fort de sa vocation - Elvis Presley au Ed Sullivan Show - , le
cinéma est un des rares divertissements qui parviennent jusqu'à
Freehold et que Bruce puisse s'offrir. Mais les films qu'il va voir
ne sont pas des uvres d'art et d'essai, plutôt des films
noirs, des westerns, et, bien entendu, les films musicaux de son idole,
Elvis Presley. Ce n'est que bien plus tard, devenu adulte, guidé
par des amis ou son second manager Jon Landau, que Bruce Springsteen,
en perpétuelle quête de sens pour lui-même et les
chansons qu'il écrit, s'ouvre aux films à messages, ou
plutôt, aux messages des films. Le cinéma est un art populaire
et Bruce Springsteen veut justement écrire des chansons populaires.
C'est donc tout logiquement et très librement qu'il puise dans
les références du septième art pour alimenter ses
textes, que ce soit à travers des titres de films repris, des
thèmes ou de simples images évocatrices, ou encore pour
façonner son style d'écriture très " cinématographique
". Juste retour des choses, à partir des années 90,
Bruce Springsteen sert et inspire à son tour le cinéma
en écrivant plusieurs chansons de film ou en voyant certaines
de ses compositions citées ou adaptées pour le grand écran.
À la différence
d'un Elvis Presley, d'un David Bowie, d'une Madonna ou de nombreux autres
chanteurs ayant officialisé leur attachement au cinéma
en devenant acteurs, les influences réciproques entre le septième
art et Bruce Springsteen passent exclusivement par la musique. Elles
sont nombreuses, ce qui n'est pas étonnant si l'on considère
la place primordiale tenue dans l'art populaire du XXe siècle
(et début XXIe) tant par le cinéma que par le rock'n'roll.
" Souviens-toi Terry de tous les films qu'on
allait voir "
De
toutes les influences que le cinéma aura exercées sur
Bruce Springsteen, la plus fondamentale est sans conteste celle qui
lui aura permis de prendre conscience du sens profond de sa vocation
d'artiste. " Quand j'ai eu 26 ans, déclare-t-il en 1996
sur la scène de la Brixton Academy de Londres, un de mes amis
m'a montré Les Raisins de la Colère de John Ford,
et je me souviens être resté assis à la fin du film,
pensant à peu près : "Ouais, c'est ça que
je veux faire", vous savez... vous faites votre boulot et vous
espérez toujours qu'il aura une signification ! C'est un film
auquel je reviens régulièrement, qui a résonné
tout au long de mon existence, ça et le roman de Steinbeck. "
Cette profession de foi, qui affirme l'artiste en tant que témoin
et porte-parole de sa génération au profit des plus fragiles
et des plus menacés, sera reprise dans la chanson titre de l'album
The Ghost Of Tom Joad,
paru en 1995. Citant presque à l'identique les mots du héros
Tom Joad [1]
prononcés par l'acteur Henry Fonda vers la fin du film, il chante
:
" Maman, partout où un flic frappe un type
Partout où un nouveau-né pleure de faim
Où il y a une lutte contre la violence et de la haine
dans l'air
Cherche moi, maman, je serai là
Partout où quelqu'un se bat pour avoir une place,
Un travail décent ou une main tendue
Partout où quelqu'un lutte pour sa liberté
Regarde dans ses yeux, maman, tu me verras "
Déjà,
dans un autre chef-d'oeuvre de John Ford, The Searchers ("
La Prisonnière du Désert " - 1956), Bruce Springsteen
avait perçu un écho à sa propre expérience,
et peut-être même un avertissement. Comme le chanteur, le
héros du film compose avec la violence, la solitude, la fuite
et la rédemption. Mais à l'image de John Wayne repartant
seul vers l'horizon à la fin du film bien qu'étant un
héros parmi les siens, Springsteen ne parvient toujours pas,
alors qu'il était déjà célèbre dans
le milieu du rock, à trouver de place au sein de la " communauté
", comme lorsqu'il était enfant et adolescent. Dès
lors, la dénonciation de l'injustice sociale, le secours de la
famille et la recherche d'une communauté, thèmes chers
à John Ford, deviendront des objectifs centraux tant dans l'uvre
de Springsteen que dans sa vie d'homme.
Cette
prise de conscience coïncide avec l'avènement de son disque
suivant : Darkness On The Edge Of
Town. Dans le livre Songs,
Bruce Springsteen commente ainsi la genèse de cette uvre
: " Les films, toujours importants dans mon écriture, ont
eu une influence encore plus grande sur cet album. J'aimais le clinquant
et les hors-la-loi des films de série B - Robert Mitchum dans
Thunder Road et Gun Crazy d'Arthur Ripley [2].
J'avais vu peu auparavant Les Raisins de la Colère pour
la première fois. Je recherchais les films noirs des années
40 et 50 comme Out Of The Past (" La Griffe Du Passé
" - 1947) de Jacques Tourneur. C'est le sentiment de ces hommes
et ces femmes luttant contre un monde qui se refermait sur eux qui m'a
attiré vers ces films. D'ailleurs le titre Darkness
On The Edge Of Town doit beaucoup au film noir américain.
" Cet album faillit même s'intituler American Madness,
du nom du film de Frank Capra (1937),
et ce n'aurait pas été le seul titre de disque ou de chanson
de Springsteen à provenir du cinéma. Comme on le voit
dans Songs sur une reproduction
de son cahier de travail, Bruce Springsteen remplit des pages entières
de titres qui lui passent par la tête ou devant les yeux. Et,
outre Thunder Road (Arthur Ripley - 1958), l'on retrouve ainsi
Atlantic City[3]
(Louis Malle - 1981), Badlands (Terence Malick - 1973), Point
Blank (John Boorman - 1967), Used Cars (Robert Zemeckis -
1981), ou Murder Incorporated (Burt Balaban, Stuart Rosenberg
- 1960) et d'autres encore. À propos de Thunder Road (appellation
également reprise dans la chanson longtemps inédite "The
Promise"), Springsteen explique : " Il y avait ce film
avec Robert Mitchum, à propos d'évadés qui filaient
vers le sud au clair de lune. Je n'ai jamais vu le film, j'ai seulement
vu l'affiche dans le hall d'un cinéma. Et j'ai piqué le
titre quand j'ai écrit cette chanson "
Mais
l'exemple le plus étonnant est probablement celui de Born
In The U.S.A. : au début des années 80, le réalisateur
Paul Schrader confie à Springsteen le scénario d'un film
intitulé Born In The U.S.A. L'intrigue du film se
déroule dans le monde du rock'n'roll et le chanteur, devenu l'une
de ses plus grosses stars, est pressenti pour le rôle. Mais Schrader
n'a pas de nouvelles, jusqu'à ce qu'il découvre dans les
rayons des magasins de disque le titre du septième album de Springsteen
: Born In The U.S.A..
Il en est stupéfait, comme il le confie en 2003 au magazine Uncut
: " je reviens de Tokyo, et plus tard, je vois son nouvel
album, qui s'appelait Born
In The U.S.A.. J'ai pensé : " Oh mon Dieu ! "
J'ai consulté les notes de production du disque, et il y avait
un remerciement pour moi. J'étais revenu aux États-Unis
avec le financement du film. Cette fois, j'allais devoir repenser le
titre ! " Les deux hommes se rencontrent peu de temps après,
et Springsteen avoue qu'il n'a jamais lu le script. Mais il offre au
réalisateur de lui écrire une chanson pour le dédommager
cet " emprunt ". C'est ainsi que le film de Schrader, interprété
par Michael J. Fox et Joan Jett, s'intitule finalement "Light
Of Day[4]",
et que Springsteen compose son premier titre pour le cinéma.
Dans
le cas du film Badlands (" La Ballade Sauvage "), Springsteen
n'a pas fait que reprendre le titre. Il s'en est aussi entièrement
inspiré pour écrire la chanson "Nebraska[5]".
Tiré d'un fait divers réel - la virée meurtrière
de Charlie Starkweather et de sa petite amie Caryl Fugate -, le film
débute ainsi :
Une village tranquille, par un petit matin
ensoleillé. La jeune Holly (Sissy Spacek) s'entraîne
à lancer son bâton de majorette sur la pelouse
devant sa maison familiale. Kit (Martin Sheen) est éboueur
et termine son service. Il voit Holly et s'arrête. Il
l'observe un moment puis l'aborde. Il lui propose de marcher
un peu pour faire connaissance
" Je la vis debout sur la pelouse de sa terrasse,
Faisant tournoyer son bâton
Moi et elle sommes allés faire un tour, monsieur
Et dix personnes innocentes sont mortes "
De
la même façon, la chanson "Adam
Raised A Caïn[6]"
(" Dans la Bible, Caïn tua Abel / Et à l'est d'Eden
il fut banni ") rappelle le film À l'Est d'Eden (Elia
Kazan - 1955, encore une adaptation d'un roman de Steinbeck). Les mots
love ("amour") et fear ("peur") tatoués sur
les mains de Billy Horton, le personnage de la chanson "Cautious
Man[7]",
sont directement empruntés à La Nuit Du Chasseur
(Charles Laughton - 1955), dans lequel les mots love ("amour")
et hate ("haine") sont tatoués sur les phalanges du
pasteur diabolique incarné par Robert Mitchum.
" Sur sa main droite, Billy avait tatoué le mot
Amour
Et sur sa main gauche le mot Peur
Mais dans quelle main se tenait sa destinée, n'était
pas très clair "
Enfin,
la chanson "Galveston
Bay[8]"
qui, inspirée de faits réels, dénonce la violence
raciale des pêcheurs texans à l'encontre des réfugiés
vietnamiens à la fin de la guerre du Vietnam, puise son thème
principal et presque son titre dans le film de Louis Malle intitulé
Alamo Bay (1985).
Bien entendu, le cinéma
en tant que tel, art ou divertissement, est évoqué à
plusieurs reprises dans l'uvre de Springsteen :
" Souviens-toi Terry de tous les films qu'on allait voir
Essayant d'apprendre à marcher comme les héros
que nous pensions devoir être "
Enfin,
la chanson "This Hard Land[10]"
est une évocation nostalgique des westerns que Bruce Springsteen
affectionnait dans sa jeunesse :
" On est tous les deux, Frank, on recherche un troupeau
égaré
Nos sabots font voler et tourbillonner le sable
On chevauche en plein vent, cherchant un trésor perdu
Bien au sud du Rio Grande
Nous traversons cette rivière au clair de lune
Et remontons sur les rives de ce dur pays "
Réciproquement,
l'industrie du cinéma a utilisé à de très
nombreuses reprises le nom et les chansons de Bruce Springsteen, plus
ou moins à propos selon la teneur du scénario. En faire
ici une liste exhaustive serait aussi fastidieux que dénué
d'intérêt. Citons toutefois la série télévisée
américaine Les
Sopranos, faisant référence au coffret Tracks
au moment de faire entendre une bande magnétique d'écoutes
téléphoniques et reprenant dans un de ses génériques
la chanson "State Trooper".
Citons également le film de Spike Lee, Do The Right Thing
(1989), dans lequel un blanc et un noir se disputent pour décréter
qui, de Prince ou de Springsteen, est le plus grand [11].
" À un certain point, les chansons deviennent des
films "
Une
des qualités récurrentes de l'écriture de Bruce
Springsteen, chargée de toutes ces influences reçues,
est tout logiquement son style très "cinématographique".
Cette caractéristique est non seulement assumée et assimilée
par le chanteur, mais elle est aussi pleinement voulue. " À
un certain point, déclare-t-il dès 1978, la chanson devient
de plus en plus comme un film. Et quand cela se produit, vous cessez
de devenir son créateur et tenez le rôle du réalisateur.
Car il vous faut être tellement de personnages différents
qu'il vaut mieux leur laisser avoir leur vie propre. " La force
visuelle de certaines chansons de Springsteen est telle qu'elle permet
instantanément d'imaginer, dès les premières lignes,
au-delà même de l'histoire, l'allure des personnages ainsi
que les positions et mouvements de la caméra en cinémascope
:
" La fille aux pieds nus est assise sur le capot d'une
Dodge
Elle boit de la bière chaude sous une douce pluie d'été
Le Rat entre en ville et remonte son pantalon
Ensemble ils se lancent dans une idylle
Et disparaissent dans Flamingo Lane
[ ]
Les gangs de minuit sont réunis
Et ont fixé un rendez-vous pour la nuit
Ils se retrouveront sous ce panneau Exxon géant
Qui amène cette belle lumière de la ville
Il y a un opéra qui se joue au péage
Il y a un ballet qui se dispute dans l'allée
Jusqu'à ce que les flics du coin, cerises [12]
sur le toit
Déchirent cette sainte nuit
La rue est en vie tandis que des dettes secrètes se payent
Contacts pris, ils s'évanouissent sans être vus
"
En
1982, il poursuit son analyse ainsi : " Mes compositions sont comme
des scénarios, ils sont comme des pièces, mais leur puissance
n'est pas tant dans l'imagerie immédiate ni dans l'image physique
immédiate qui est présentée, que dans une certaine
lutte qui se joue entre toutes les forces qui existent dans la chanson.
Donc, en général, j'écris les choses sur un plan
plus grand que nature, d'une certaine manière. " Et la durée
nécessairement limitée des chansons, comparée à
celle des longs métrages, n'enlève rien à l'esprit
cinématographique dans lequel Springsteen compose. " Une
partie du processus, ajoute-t-il en 1984, est que quand j'écris
une chanson, je l'écris pour qu'elle soit un film - pas pour
faire un
film, pour être un film, comme "Highway
Patrolman[13]" ou "Racing
In The Street[14]".
Ça fait seulement six minutes mais on pourrait vraiment tout
bousiller en une heure et demie. "
Ce n'est pourtant pas
ce qui se produit en 1991, lorsque l'acteur Sean Penn adapte au cinéma,
pour son premier film en tant que réalisateur, la chanson "Highway
Patrolman". Penn est un grand fan de Springsteen, et son film
intitulé The Indian Runner - avec David Morse dans le
rôle du patrouilleur d'autoroute Joe Roberts et Viggo Mortensen
dans celui de son frère hors-la-loi Frank - est une vraie réussite,
même s'il n'obtient pas le succès commercial escompté.
Au point qu'en 2001, quand Columbia Music Video sort en DVD la compilation
des clips de Bruce Springsteen, un montage des images du film est utilisé
pour illustrer la chanson. Preuve, s'il en est, que le chanteur a apprécié
l'hommage rendu à son travail tout comme le réalisateur
avait su percevoir et apprécier les qualités scénaristiques
de la chanson qu'il a adaptée.
" Je voudrais remercier l'Académie "
Quand
le film Light Of Day sort en 1987, il peut arguer de comporter
la première chanson réalisée par Bruce Springsteen
pour le cinéma. Pourtant, dans son écriture, ce titre
est composé sans l'influence d'images déjà tournées
mais seulement avec l'appui d'un thème, d'une idée : un
film sur le rock'n'roll. Bruce écrit donc cette chanson comme
il l'a toujours fait, à partir de sa propre expérience,
de son inspiration personnelle, avec une liberté qui l'inscrit
parfaitement dans la continuité de son uvre. Dès
1988, " Light
Of Day " est d'ailleurs intégré à la fin
des concerts de la tournée Tunnel Of Love et en reste
l'un des piliers jusqu'à la fin du Reunion Tour[15].
Les
choses sont totalement différentes quand Springsteen se met à
travailler sur "Streets
Of Philadephia". Cette fois, il s'agit véritablement
d'une commande qui doit se placer non plus dans la cohérence
de la carrière du chanteur mais dans celle d'un film. C'est pourquoi
cette chanson est en fait sa véritable première composition
pour le cinéma, comme il le confie lui-même en 1994 : "
Je n'avais jamais écrit spécifiquement pour un film, parce
que c'est une façon difficile d'écrire. Il ne s'agit pas
juste de choisir un thème et d'écrire une chanson. [Jonathan
Demme] m'avait donné une idée des émotions vers
lesquelles il voulait aller, et j'ai dit : " Et bien je ne suis
pas très bon pour faire ça. Je ne crois pas que je sois
capable de travailler de cette façon." Mais j'ai quand même
pris les choses en main, et je lui ai donné le meilleur de moi-même
"
Demme
attend de Springsteen une chanson rock, mais il est loin de l'obtenir.
Le propos même du film (le déclin d'un homme malade du
SIDA), son rythme, son ambiance, détournent Springsteen de cette
direction. " Jonathan m'a envoyé un extrait du début
du film. Ça commence et vous êtes à l'intérieur
de la tête de cette personne, et vous avez l'opportunité
unique d'être en contact direct avec le personnage et son contexte
avant même que le film ait commencé. Donc, la chanson est
très intérieure, la voix de la chanson est celle des pensées
d'une personne, comme si elle se racontait l'histoire à elle-même.
"
Musicalement,
"Streets Of
Philadephia" est à part dans la discographie de Springsteen.
Terriblement soucieux de la cohérence de son uvre, le chanteur,
malgré une écriture en perpétuelle évolution,
est toujours resté fidèle à ses racines rock, country
et rythm and blues. Cette fois, libéré de la pression
qu'il s'impose à lui-même quand il compose pour son propre
compte, il s'aventure dans une voie plus moderne, laissant de côté
guitares et batterie au profit de synthétiseurs, d'une boite
à rythme et d'une discrète et sourde ligne de basse. Le
résultat est envoûtant, et "Streets
Of Philadelphia" remporte un énorme succès, raflant
au passage un Oscar et quatre Grammy Awards [16].
Jonathan Demme réalise lui-même le clip de la chanson pour
lequel Bruce, " traumatisé " par les problèmes
de synchronisation de ses clips des années 80, enregistre une
prise directe inédite en marchant dans les rues de Philadelphie
[17].
À
la même période, le comédien et réalisateur
Tim Robbins s'apprête à sortir un film sur la peine de
mort intitulé Dead Man Walking (" La Dernière
Marche " - 1995) et fait appel à Springsteen. " Dans
le cas de "Streets Of Philadelphia", déclare Springsteen
en 1996, le SIDA et les droits civiques des homosexuels étaient
dans l'air du temps, et beaucoup de gens se battaient pour sensibiliser
l'opinion à ce propos. Je pense que c'est pour cela qu'on m'a
demandé cette chanson. Parce que j'ai un large public dans ce
qu'on appelle la classe moyenne américaine. C'est la même
chose pour "Dead
Man Walking" qui, à la base, donne deux points de vue
différents sur le problème de la peine de mort. Ces réalisateurs
ont fait appel à moi, et j'ai eu le sentiment qu'ils allaient
sûrement faire de bons films. Je savais que ce serait le cas.
Et si je pouvais y contribuer à ma manière, je le ferais.
" Musicalement très proche des compositions acoustiques
deThe Ghost Of Tom Joad, le
texte de la chanson est une illustration fidèle de l'histoire
du film et donne la parole au personnage principal, un condamné
à mort à la veille de son exécution interprété
par Sean Penn.
" Il y a un cheval pâle qui approche,
Et je vais le chevaucher,
Je monterai au ciel demain matin
Mon sort est scellé
Je suis un mort en marche
Je suis un mort en marche "
En
1996, Sean Penn sort son deuxième film en tant que réalisateur,
intitulé The Crossing Guard, dans lequel Jack Nicholson
et Angelica Huston, après le meurtre de leur enfant, oscillent
entre vengeance et pardon quand le meurtrier (David Morse) sort de prison.
La chanson du générique, "Missing",
est signée Bruce Springsteen. Comme "Streets
Of Philadelphia", elle ne peut s'inscrire dans aucun des albums
du chanteur, qui brise une fois encore ses habitudes [18]
et compose une chanson qui, si elle est éloignée de son
propre univers, s'intègre parfaitement à celui du film.
Fort
de ces expériences réussies, et y prenant visiblement
goût, le chanteur va encore plus loin quand, pour le film Limbo
(John Sayles - 1999), il écrit et interprète "Lift
Me Up". Seulement accompagné d'une basse continue au
synthétiseur et d'un rythme lancinant de percussion, il entonne
les paroles de la chanson d'une voix de tête méconnaissable.
Pour un auditeur qui aurait laissé Springsteen à sa rage
de "Born In The
U.S.A.", le choc pourrait être rude. À l'image
du film de John Sayles, la chanson est étonnante, atypique et
envoûtante. Comme parfois lors de la tournée Tom Joad,
Springsteen y atteint une grâce qui dépasse de loin le
cadre du rock'n'roll. Cette fois encore, il n'est plus la rock star
que tout le monde connaît, mais un musicien qui repousse ses limites,
s'efface et se glisse dans l'univers et l'uvre d'un réalisateur,
montrant que lorsqu'il n'écrit pas pour ses vieux complices du
E Street Band, c'est toujours " seul " que le chanteur trouve
véritablement sa voie musicale.
" Comme font ces gars sur l'écran "
Au
début des années 80, Bruce Springsteen envisage un temps
de se frotter à la comédie, imaginant peut-être
marcher à terme sur les pas de son idole et modèle, Elvis
Presley [19].
Mais sa personnalité, son besoin presque maladif de contrôler
le processus créatif de ses projets artistiques l'en dissuadent,
tant le métier d'acteur requière d'abandon, d'oubli de
soi-même et de confiance en la vision d'une tierce personne, le
réalisateur. Bien lui en a pris, quand on voit à quel
point il est peu à l'aise dans ses clips, lorsqu'ils le sortent
du cadre familier des concerts ou de la simple interprétation
des chansons ! Ce n'était pourtant pas faute d'avoir engagé
les meilleurs réalisateurs de cinéma, tels que Brian de
Palma ("Dancing
In The Dark") ou John Sayles ("I'm
On Fire", "Glory
Days"). On peut être une bête de scène et
se produire soir après soir devant des dizaines de milliers de
fans, jouer la comédie à travers les personnages de ses
chansons ou les monologues drôles ou émouvants qui les
accompagnent, sans pour autant savoir tenir un rôle dans l'intimité
d'un plateau de tournage [20].
Et même en 2000, lorsqu'il interprète brièvement
son propre rôle, guitare à la main, dans le film High
Fidelity de Stephen Frears, Bruce Springsteen semble particulièrement
emprunté et peu à sa place devant la caméra. C'est
également une des raisons pour lesquelles le chanteur restera
longtemps éloigné des plateaux de télévision,
où il ne se sent pas du tout dans son élément,
préférant de loin donner des interviews radio ou à
la presse écrite.
American Dream
Au
fil de plus de trente ans de carrière, les liens entre le septième
art et la carrière de Bruce Springsteen se sont donc révélés
nombreux. Mais après tout la vie même du chanteur n'est-elle
pas le plus cinématographique des destins ?
Né pauvre d'un
père ombrageux et d'une mère méritante, rebelle
et solitaire dès le plus jeune âge, découvrant sa
vocation grâce à Elvis Presley - l'une des gloires les
plus chéries des américains -, bravant l'échec
scolaire et se bâtissant de ses propres mains pour devenir, par
son talent et son travail, une star adulée dans le monde entier.
Riche et célèbre, il ne touche pas à la drogue,
croit en Dieu, n'oublie jamais ses racines, et fonde une famille avec
une fille du New Jersey. À plus de cinquante ans, il revient
sur le devant de la scène, épaulé par ses amis
de toujours, et compose un album digne et sensible sur le plus grand
traumatisme moderne de la nation
Bruce Springsteen incarne
indéniablement le rêve américain. Sa vie est le
scénario hollywoodien par excellence : un vrai piège à
Oscars ! Croisons seulement les doigts pour qu'un tel projet, s'il devait
voir le jour, ne sorte pas des usines à " films édifiants
" de Los Angeles et que ces quelques lignes de la chanson "TV
Movie" ne s'avèrent pas prémonitoires :
" Je me suis réveillé la nuit dernière
tremblant d'un rêve
Car dans ce rêve je mourais
Ma femme s'est retournée et m'a dit
Que ma vie serait immortalisée
Pas par un grand film de cinéma
Ni un grand roman américain, vois-tu
Non, ils vont faire un téléfilm sur moi
Ils peuvent bien changer mon nom ou ils peuvent le garder
Ils peuvent changer mon histoire aussi
Ils peuvent me faire noir ou chinois
Et me faire faire des choses que je n'ai jamais faites
Ils vont donner à ma vie une toute nouvelle fin
Et me faire passer en prime time en première diffusion
Et quand ce sera fini, ce que j'ai fait là sera ce que
j'ai fait
Je ne veux pas mon nom dans un livre d'histoire que personne ne
verra jamais
Non, ils vont faire un téléfilm sur moi "
[1]
Le film de John Ford est du reste dûment cité dans les
notes de production de l'album The
Ghost Of Tom Joad.
[2]
Si
Thunder Road (1958) est bien un film d'Arthur Ripley, Gun
Crazy (1949), en revanche est un film de Joseph H. Lewis.
[3]
Dont
le thème autour de la petite criminalité dans la station
balnéaire a également inspiré la chanson de Bruce
Springsteen.
[4]
Disponible
uniquement en version live sur
MTV UnPlugged (1993) et Live
in New York City (2002) ou dans la version du film, interprétée
par Joan Jett & The Blackhearts.
[11]
Ce conflit humoristique, qui n'est d'ailleurs pas sans justesse quand
on sait à quel point le public du chanteur est majoritairement
composé de blancs, n'empêche pas Spike Lee d'être
un véritable amateur de la musique de Springsteen et d'utiliser
en 2002 une version de " The
Fuse ", l'une des chansons de The
Rising, réorchestrée par le compositeur Terence
Blanchard.
[12] Allusion
aux gyrophares des voitures de police.
[15] À
l'exception, bien entendu, de la tournée Tom Joad.
[16] Meilleure
chanson de l'année (1995), meilleure chanson Rock, meilleure
performance vocale rock masculine, meilleure chanson écrite
pour un film ou pour la télévision.
[18] Avec
notamment un rythme syncopé aux accents trip hop peu courant
chez Springsteen.
[19]
Bruce Springsteen reprendra en 1990 la chanson titre du film Viva
Las Vegas (George Sidney - 1964) sur une compilation du New
Musical Express intitulée The Last Temptation Of Elvis.
[20]
Ironie du sort, son guitariste Steve
Van Zandt démarre pour sa part une (seconde) carrière
d'acteur très réussie en interprétant le rôle
de Silvio
Dante dans l'excellente série télévisée
américaine Les
Sopranos.