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Une
chronique parue dans le n°35 de (septembre 2005) |
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Huit ans après la magnifique tournée acoustique de The Ghost Of Tom Joad, BruceSpringsteen était de retour en solo en mai et juin derniers pour une tournée européenne consécutive à la sortie de Devils & Dust (cf Crossroads #32). Les 27 et 28 mai, il donnait deux concerts au mythique Royal Albert Hall de Londres. Plus complet et ouvert musicalement qu'en 1996-1997, le show de Bruce Springsteen n'a rien perdu de sa pertinence, de sa grâce et de sa capacité à divertir. Rocker ou storyteller, le chanteur nous emmène sur cette route qu'il a tracée depuis 35 ans, à la rencontre de ses personnages, de ses paysages, de sa poésie, humble dans sa quête mais fort de ses doutes et des questions qu'il ne manque jamais de se poser sur son pays, sa religion, la famille, l'amour, le sexe, la vie, nous invitant à nous les poser aussi pendant deux heures et demie de musique, de réflexion et de communion J'ai l'impression qu'au fil des ans, les concerts du Boss sont devenus une expérience de plus en plus profondément épanouissante.
À chaque fois c'est la même chose. L'annonce
d'une nouvelle tournée de Springsteen, provoque chez les fans une
excitation singulière, pleine d'interrogations, de bouffées
d'enthousiasme sur les forums Internet, d'espoirs profonds et secrets,
fait se reformer les dream teams de voyages à l'étranger
et fumer les cartes de crédit. Quand on n'a pas la chance d'être
au vrai concert d'ouverture ou encore mieux, aux répétitions
publiques, on se rabat sur les compte rendus en temps réel sur
Internet, qui offre en plus, en 24 heures chrono voire moins, tout le
concert en mp3 et dans les meilleurs cas, en vidéo pirate. Et surtout,
on se précipite sur le premier billet abordable qu'il soit possible
de se procurer. Les concerts américains ont tenu leurs promesses
et Bruce est enfin de retour en Europe. Après 45 concerts dans
tous les pays et dans toutes les configurations, j'y vais encore avec
un plaisir égal, comme on va voir un vieux pote (dans mes rêves,
seulement) espérant être surpris et être touché,
une fois encore. Je ne suis pas vraiment là pour la setlist (bien
que sur Internet, je n'en aie pas raté une seule des précédents
soirs), ni pour la collection de tickets, de photos ou de t-shirts. Je
suis seulement là pour ces deux heures avec Bruce, pour découvrir
ce qu'il a de nouveau à dire, curieux de ce qui a changé,
attendant ses monologues sensibles, sensés et sensuels entre les
chansons, prêt à écouter un nouveau chapitre de cette
bonne vieille histoire
Et quel plus bel endroit pour une nuit acoustique
que le Royal Albert Hall de Londres, si magique, si chargé musicalement,
à l'acoustique si parfaite et à l'architecture si élégante
? À l'entrée, les sacs ne sont même pas fouillés.
C'est à peine si on me demande mon billet. À la place, on
me tend un petit avertissement écrit. En gros, il y est dit : "
fermez vos gueules pendant le concert - merci ". Sur scène,
Bruce ajoute : " et si j'entends un de ces portables, je sors la
tronçonneuse et je descends dans le public ". Je suis pleinement
rassuré. Il s'agit bien d'un nouveau Shut the fuck up tour, et
les gens ne devraient normalement pas me déranger au milieu d'une
chanson pour aller se remplir la panse des bières et des hot-dogs
tièdes (ni revenir quelques minutes plus tard pour la seconde manche
du célèbre jeu " je t'emmerde, j'ai payé ma
place, j'ai le droit de faire comme si tu n'existais pas "). Quinze
minutes avant le début du concert, je me dirige calmement à
travers les élégants couloirs et escaliers du RAH jusqu'au
confortable fauteuil en velours rouge qui m'attend, en compagnie de mon
inséparable gang de fans irréductibles (la dépendance
est toujours préférable lorsqu'elle est vécue en
groupe, voyez-vous, cela atténue le sentiment de culpabilité
pour Enfin.... Les lumières du hall s'éteignent. Celles de la scène s'allument.
#1 - My Beautiful Reward Cela ne pouvait pas mieux commencer. La voilà ma belle récompense. Le chanteur est penché sur son orgue, l'air humble. Le choix de l'instrument n'est pas innocent - rien ne l'est, dans un concert de Bruce Springsteen, pas même ce qui semble spontané -. C'est un gospel. Le son, celui de l'église. L'ouverture, celle de la messe. Pas de doute, nous sommes en plein dans sa démarche " Jésus est mon pote, désolé je ne peux pas y échapper, on m'a fait tomber dedans quand j'étais petit ". La voix est claire. Elle est poignante. C'est étonnant comme cet homme parvient à vous faire entrer dans ses chansons dès leur premier vers, exactement comme il sait faire entrer dans son spectacle à la première chanson. Pas d'applaudissements, comme réclamé. #2 - Reason To Believe. Même terrain spirituel, même inspiration religieuse. OK, j'ai triché. J'ai regardé les setlists des précédents concerts sur Internet, et je sais donc que cela va être ce titre. Autrement, l'aurais-je reconnu ? Probablement pas immédiatement, pour le moins. Je voulais une surprise, je suis servi. Harmonica-voix. Quelle claque ! La botte de Bruce cogne férocement une planche de bois pour battre la mesure. Un vrai choc en pleine poire La voix brute et le son de l'harmonica sont distordus par l'effet du micro vintage et probablement d'un vocoder. Bruce assène une plainte enragée et lance un appel furieux, semblant batailler pour se frayer un chemin à travers l'adversité, à travers l'absurdité, contre les éléments physiques et psychologiques, les démons et la poussière (Devils & Dust), avec détermination, obstination, courage, puissance. Bruce a toujours su revisiter ses propres chansons, les déstructurer pour leur donner une nouvelle emphase, un nouvel angle, une nouvelle lecture, un nouveau sens. Mais l'avions-nous déjà entendu chanter le blues de cette façon ? On se croirait dans un juke joint du delta du Mississipi. L'absence de guitare le rend libre de tout mouvement, ce dont il profite pour mimer la scène. Un pas de plus dans son travail scénique, pourtant déjà bien peaufiné. Reason To Believe lui laisse le souffle court, dans la plus grande tradition de ses morceaux placés en deuxième position : Prove It All Night, Boom Boom de John Lee Hooker, Adam Raised A Cain et cætera. #3 - Devils & Dust, étonnamment en troisième place alors que c'est la chanson-titre de l'album et de la tournée, est expédiée à cent à l'heure, bien trop vite, à mon goût. #4 - Lonesome Day est également propulsée à la vitesse grand V par une 12-cordes qui claque, tonne et sonne dans le théâtre. J'ai toujours trouvé un peu lourde la composition de ce morceau. Ce soir n'est pas une exception. Mais les paroles méritent considération. #5 - Long Time Coming est une vieille connaissance de la période Tom Joad, que Bruce introduit en parlant de ses propres enfants. Qui écoutent la musique trop fort. Bien sûr, admet-il dans un semi sarcasme, il est le dernier à pouvoir les blâmer, hé hé. Ce sera la première de plusieurs interventions à propos des relations entre parents et enfants. Bruce a été les deux maintenant, et cette question continue apparemment de l'inspirer. " Pendant les cinq ou six premières années, pour vos enfants, vous êtes comme la main bienveillante de Dieu. Les cinq à sept années suivantes, vous êtes un abruti qu'il faut supporter. Ensuite, je suppose que vous n'êtes qu'un putain d'abruti. C'est dur, mais je ne peux pas dire que je ne le vois pas venir. " De temps en temps, on le surprend comme en perte d'équilibre, chantant à côté du micro, contrôlant difficilement les larmes dans sa voix et la tension sur son visage. Est-il submergé par l'émotion au moment de chanter le couplet sur son père, lui qui avait pourtant juré de ne plus revenir sur le sujet ? Il s'avérera qu'il utilisait en fait juste un petite stratagème : chanter loin du micro pour obtenir une réduction mécanique du son amplifié, et un silence encore plus grand de la part du public. C'est habile. On entendrait une mouche voler. Bel effet. Mais assez artificiel, d'une certaine façon. Et en même temps, si direct, si vrai et si naturel. Le show, à ce stade, ne ressemble pas à ceux du Joad tour. En solo, Bruce a considérablement élargi sa palette de sons, de techniques. Alors qu'à l'époque de Tom Joad, il disparaissait avec sobriété derrière ses personnages, minimisant les effets, il multiplie aujourd'hui le nombre des voix différentes qu'il emprunte (nombreuses voix, nombreux effets et nombreux instruments aussi - huit en tout, trois types de claviers, quatre types de guitares et un harmonica), et cette véritable performance d'artiste semble, à force, avoir un effet contraire à celui recherché : au final, cela tend par moments à révéler le travail de l'artiste plutôt que les voix des personnages. Les changements d'instruments et de voix donnent au concert un rythme soutenu qui rompt avec la lente progression de ceux de Tom Joad, le long de cette route métaphorique tracée par le musicien. Evidemment, le show aujourd'hui est peut-être moins monolithique, moins austère, moins fastidieux pour certains, et on ne peut qu'être impressionné par une si riche prestation mais ce n'était pas l'idée de départ, je suppose #6 - Silver Palomino est une des grandes, grandes chansons de Devils & Dust. Le rythme semble ralentir un peu. Les six cordes en picking de la guitare sont soutenues par le synthétiseur de Kevin Buell dissimulé backstage (" le seul membre du Tom Joad orchestra " l'avait alors appelé Bruce). Le calme et la grâce du Joad renaissent. Le public, déjà, est pris sous le charme, comme envoûté. Il peut avoir confiance, Bruce sait ce qu'il fait, il ne l'emmènera jamais dans la mauvaise direction. Le thème des rapports mère-fils fait écho au titre précédent. #7 - The River. Une très jolie version au piano. Le jeu de Bruce n'est pas toujours bien en place, cependant. Il admet d'ailleurs qu'il n'est pas Roy Bittan (son pianiste du E Street Band), et son habituelle délicatesse dans le jeu acoustique varie en fait d'un morceau à l'autre lorsqu'il se met au clavier. Mais le sublime chant final tout en voix de tête fait vite oublier l'accompagnement. #8 - Tougher Than the Rest, à cet égard, est une bonne version. Les deux dernières chansons sont introduites par Bruce comme étant des chansons d'amour qu'il avait l'habitude, autrefois, de cacher à l'intérieur d'autres compositions, à l'époque où son père les considérait comme de la " propagande du gouvernement, diffusées à la radio pour que les gens fassent des enfants, se marient et paient des impôts ", et avant qu'il ose enfin écrire " officiellement " sur les rapports hommes-femmes, à l'âge de 37 ans (dans l'excellent Tunnel of Love). #9 - Part Man, Part Monkey. Cette face B de 1992 longtemps délaissée qui a refait surface dans Tracks est judicieusement incluse dans le set, et illustre la controverse absurde qui a cours aux États-Unis sur la théorie de l'évolution, 80 ans après le procès Scopes. Des ligues américaines conservatrices - réactionnaires même - remettent le couvert : l'homme descend-il bien du singe ? En voilà une question cruciale en ce moment en Amérique ! Bruce cache comme il peut son agacement de citoyen derrière un amusement (partagé) d'artiste, et ne résiste pas à placer une petite mais acerbe pique à l'attention de George W. Bush. (" Le président fait ce qu'il a à faire de façon à pouvoir faire ce qu'il a envie de faire "). Après l'engagement direct, serait-ce le retour des commentaires politiques laconiques sur scène ? Bah il y en a déjà eu assez de dit et d'écrit sur le sujet. La version Ennio-Morriconesque n'a, une fois encore, rien à voir avec celle du disque. La Gretsch électrique couplée avec un effet d'écho (rare pour quelqu'un qu'on n'a toujours vu qu'avec des Fender et des Takamine, et peut-être une Gibson une fois ou deux), restitue l'esprit du texte à la perfection. Avec Bruce, même la partie divertissement du concert peut inclure de la réflexion et du sens Les deux visages du Boss, l'irlandais et l'italien, l'exubérant et le taciturne, le rocker et le storyteller #10/11 - Maria's Bed et Cautious Man sont tout simplement superbes dans cet endroit magique. #12/13 - Nebraska et Reno nous emmènent vers cette " obscurité à la lisière de la ville ", où les âmes peuvent facilement s'égarer. Une fois encore, la construction de la setlist de Bruce est d'une logique irréfutable. Les chansons couvrent progressivement tout le spectre de sa musique, de ses sentiments et de ses paysages. Pas un mot sur Reno. Il en a déjà été assez dit sur celle-là aussi. Je m'amuse encore de la réponse du musicien à la chaîne de cafés Starbuck's, qui a boycotté l'album à cause de cette chanson (laquelle a aussi valu un sticker d'avertissement parental sur l'album en raison de l'évocation de la sodomie d'une prostituée). " Et bien, nous irons chez Dunkin' Donuts " a-t-il répondu, je crois. Ce qui est doublement amusant car Dunkin' Donuts se trouve accessoirement être le sponsor de l'excellente émission de radio de (son " frère de sang ") Little Steven (Van Zandt) intitulée Underground Garage (toutes les précédentes émissions sont disponibles en streaming sur Internet, faites-vous le plaisir de ne pas les manquer). Hey, joli doublé, Bruce... Retour du synthé caché #14 - The Wish,
jouée au piano, emplie d'amour maternel et filial, aurait pu être
présentée comme la réponse ou la solution aux âmes
en danger de Nebraska et de Reno. Second accent sur les rapports mère-fils,
thème peu prisé s'il en est dans le rock (" sauf s'il
s'agit de baiser votre mère " confie Bruce), mais fréquent
dans la country chère au musicien. #15 - Paradise, un joyau rare et inspiré, que Bruce avait laissé de côté pendant le Rising tour, le texte comme la mélodie délicate ne s'accommodant pas bien de stades bruyants. Le musicien mêle le son du piano à celui d'un petit clavier électrique apparemment acheté sur E-Bay (sur lequel il se décharge avec humour de ses quelques fausses notes - si, c'est arrivé, désolé de devoir le dire). #16 - The Rising poursuit le concert dans la même logique. Comme Lonesome day, un peu lourde musicalement malgré des paroles dignes du meilleur Springsteen, je ne suis pas convaincu qu'elle ait encore tout à fait trouvé sa bonne version, que ce soit avec le groupe ou en acoustique. #17 - Further Up On the Road donne enfin les premières touches tant attendues d'espoir et de lumière. #18 - Jesus Was An Only Son confirme dans cette direction. La chanson est clairement le moment culminant du concert. Bruce réfute dès le départ toute forme de dogmatisme religieux ou - chat échaudé craignant l'eau froide - de fausse interprétation, en rappelant qu'il a probablement déjà été excommunié (à cause de son divorce en 1989) et que chrétien croyant, il ne pratique qu'occasionnellement. Son discours se focalise non seulement sur la fondamentale relation mère-enfant (Marie - Jésus) mais aussi sur la dimension essentiellement humaine du prophète. De là, il implique que tout être humain peut accéder au divin, pas tant en obéissant à une quelconque hiérarchie religieuse mais en faisant la démonstration des véritables valeurs de notre humanité. Pour la première fois - c'est à noter - Bruce s'exprime entre les couplets d'une chanson, de telle façon que ses commentaires en deviennent rapidement partie intégrante. Il raconte, comme au coin d'un feu, combien Jésus aurait certainement aimé " vivre une vie normale en Galilée, où il aurait pu tenir ce petit bar, où il aurait épousé Marie Madeleine, avec qui il aurait eu des enfants, et verrait se lever le jour, et un autre jour et un autre jour, sentant le soleil sur son visage et l'air dans ses poumons et qu'il pourrait garder le prêche pour le week-end ". C'est poignant. C'est brillant. Et parce que ça va de paire, la musique n'est ici que pure grâce, la voix est emplie de beauté et de lumière intérieure, et le piano lie la salle dans une parfaite harmonie. #19 - Leah, jolie ballade, nous ramène légèrement sur terre, mettant gentiment en exergue le bon côté de notre humanité.
#21 - Matamoro's Banks. Enfin, Bruce offre son dernier chef d'uvre au public silencieux et respectueux : Matamoro's Banks est présentée comme la suite thématique de Across the Border, une parabole en forme de prière sur le " passage de l'autre côté " de la frontière ou de la vie. Le pas lent de la mélodie accompagne la narration inversée du voyage fatal de cet immigrant mexicain en quête de sa terre promise, noyé dans les eaux du Rio Grande, sur les rives de Matamoro. La construction subtile et inhabituelle de la chanson parvient paradoxalement mais habilement à donner de l'espoir dans une situation où le personnage meurt à la fin. Comme si l'on pouvait dérouler le film en arrière et qu'il n'y ait plus qu'à refaire l'histoire, dans le bon sens, cette fois-ci. Et quand la voix de Bruce s'élève dans ce falsetto à filer des frissons, l'âme est mise à nu et transportée par la grâce du chant en une éphémère apesanteur. Car curieusement, et malencontreusement, c'est ce point d'orgue éthéré que choisissent les fans de la fosse pour foncer vers la scène, annonçant les joyeux rappels. La chanson n'aura donc pas transporté tout le monde de la même façon, apparemment
Bruce l'irlandais a chanté pendant près de deux heures et maintenant, il est l'heure de libérer l'italien ! Pas pour bien longtemps, toutefois #22 - Ramrod. Pour la première fois, on lui a fixé un petit micro sur l'harmonica : il peut ainsi jouer de la guitare, chanter et se déplacer en même temps. Rockin' Bruce ne se prive pas d'un accueillant bain de foule et se fend d'une bonne dose de divertissement. La tension des chansons précédentes se libère dans la joie simple de cette chanson festive. Il y a 30 ans, la salle aurait pu se remplir de flammes de briquets. Aujourd'hui, grâce à l'électronique, on se brûle moins les doigts, et des centaines de téléphones portables et d'appareils photo numériques remplissent la fosse de lucioles bleues phosphorescentes #23 - My Best Was Never Good Enough passe assez inaperçue mais ce mélange d'humour et de délicatesse est très caractéristique de son travail depuis les années 90. #24 - The Promised Land est jouée exactement comme lors du Tom Joad tour. Déstructurée, ramenée à l'essentiel, les paroles exultent en une sorte de prière. Mais la terre a beau être promise, le chant est brut, austère, aride comme le désert de l'Utah. #25 - Dream Baby Dream. Bruce a entendu les critiques exprimées à propos du Tom Joad tour. Il ajoute pour finir cette touche de douceur qui convient peut-être mieux à un bel " au revoir ". Retourné à son harmonium, comme pour boucler la boucle, il célèbre en quelque sorte la fin de " sa messe " en offrant un gospel qui n'est pas sans rappeler ceux de la liturgie catholique, et qui semble dire à l'assemblée des fidèles : " allez en paix ". En fouillant dans ses CD de voyage, Bruce est récemment tombé sur Dream Baby Dream du duo Suicide (dont il a reconnu l'influence marquante à l'époque de Nebraska). Il en arrange une reprise aussi atmosphérique que l'original. Vers le milieu de la chanson s'invite à nouveau le synthé des coulisses. Mais est-ce bien Kevin Buell qui joue, ou est-ce une séquence pré-programmée ? Difficile à dire. Car au même moment, le guitar technician enroule un câble à quelques centimètres de la scène... Il ne manquait plus que ça, une touche de mystère... Le son gonflé d'écho du synthé devient de plus en plus présent et finit même par couvrir l'orgue de Bruce, tandis que celui-ci se lève et se dirige vers l'avant de la scène en répétant à l'envi les derniers vers de la chanson : " Je veux te voir sourire / Rêve Baby Rêve / Ouvre ton cur / Ouvre tes yeux / Garde la chaleur de ton cur / Baby continue de rêver / Je veux juste te voir sourire " J'aurais aimé que nous sortions tous de cette cathédrale d'un soir pendant que Bruce continuerait de chanter inlassablement ces phrases hypnotiques, dont la rengaine me hantera une bonne partie de la nuit. Mais Bruce quitte la scène en premier, tranquillement, à reculons, tandis que la musique continue de jouer en provenance... d'ailleurs. Les lumières de la salle se rallument. La messe est dite. La promesse a été tenue. Je regarde les visages autour de moi. Personne ne sourit vraiment mais peut-être que tout le monde rêve déjà, gagné par une profonde béatitude Et bien, bonne nuit alors, et merci, merci Bruce. Une fois encore, tu l'as " prouvé toute la nuit ". Et si tu étais resté un peu plus, tu m'aurais vu sourire
Hugues
Barrière
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