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She's the one |
Une
chronique de |
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Force est de confesser que pendant longtemps, je fus bien incapable de faire mon propre choix. En bon n°15 de la question springsteenienne, je restais sur la défensive et bottais allègrement en touche à chaque fois qu'on me sollicitait. Laissant régulièrement mes interlocuteurs à une moue déçue et sceptique, je faisais tantôt celui qui aimait trop "tout Springsteen" pour oser extraire un seul morceau du lot, tantôt celui qui gardait pour lui-même la réponse intime à cette question limite indiscrète, tant elle faisait appel à des ressorts profonds et secrets de ma psychologie. Jusqu'au jour où je trouvai la parade absolue : dès qu'on me demanda : "c'est quoi ta chanson préférée ?" , je renvoyai alors aussi sec : "La prochaine !", utilisant également cette pirouette pour toutes les variantes inventées à ladite question : mon concert préféré ? Le prochain ! Mon album préféré ? Le prochain bien sûr ! Il y avait bien quand même une part de sincérité dans cette réponse convenue. En effet, quel fan n'attend pas avec l'impatience la plus fébrile le prochain album, la prochaine chanson ou le prochain concert de son idole ? Plus une date de sortie se fait proche, et plus ce nouvel objet de notre désir occupe le centre de nos préoccupations et efface - temporairement - le souvenir des autres titres, disques ou tournées. Le nouveau CD qui va sortir ou le concert auquel on se prépare n'est-il pas alors clairement notre préféré ? Celui qui capte toute notre attention, suscite tous nos espoirs, alimente toutes nos conversations ? Certes. Mais à y bien réfléchir, ce pic d'attention de notre part ne trahit-il pas plutôt l'état de manque quasi-permanent dans lequel nous confine parfois notre excès de dévotion ? L'excitation qui nous saisit à la veille de la sortie d'un disque ou à l'annonce d'une nouvelle tournée tient-elle uniquement à la promesse de ce qui nous attend ou plus sournoisement à la perspective d'ajouter une nouvelle pièce à notre collection ? Je vous l'accorde, Bruce Springsteen a trop chanté les rêves et les espoirs pour que nous bridions notre frénésie lorsque point à l'horizon une nouvelle galette ou un nouveau show. Mais de là à faire du " prochain " notre éternel préféré, il y a un pas que Human Touch m'a définitivement dissuadé de franchir. Bon. Me voilà donc revenu à mon point de départ. Enfin pas tout à fait. Car j'ai compris chemin faisant que mettre un nom sur ma chanson préférée revenait en fait à répondre à une autre question, beaucoup plus globale, et pour le coup bien moins dénuée d'intérêt : qu'est-ce que j'aime donc tant chez Bruce Springsteen ? Ses textes ou ses musiques ? Sa voix ou sa guitare ? Sa période solo ou avec le E Street Band ? Ses chansons tendres ou ses rocks de bars ? Sa vision du monde ou ses confessions autobiographiques ? Ses albums ou ses concerts ? Une fois la question posée en ces termes, la réponse s'est progressivement imposée d'elle-même, me réservant au passage bien des surprises. Au départ, j'étais fermement convaincu que Thunder Road, que je me récitais quotidiennement, à tout bout de champ (de chant ?) pendant ma tranche 18-28 ans, serait l'élue. Eh bien non. J'ai alors pensé que ce serait immanquablement une chanson de l'album Darkness, peut-être celui que j'ai le plus écouté. Mais Tom Joad guettait et ne voulait pas lâcher le morceau. Finalement, après mure réflexion, j'ai décidé que ma chanson préférée sur un album studio (désolé, je sais, on se croirait aux Victoires de la Musique) serait Downbound Train. " I had a job, I had a girl " (J'avais un boulot, j'avais une gonzesse) Quel début ! Si simple, et pourtant tout est dit. Cinq petits mots (I, had, a, job et girl), douze lettres, et on sait exactement à qui on a à faire, on sait d'où il vient, et on sait déjà qu'il ne sait pas où il va. Le reste du premier couplet n'est que redondance : " j'avais quelque chose qui fonctionnait dans ce monde, monsieur. Je me suis fait licencier du chantier forestier. Notre amour a mal tourné. Les temps sont devenus durs. " Voilà pourquoi cette chanson est ma préférée : parce qu'il y a tout Springsteen dedans : du réalisme, de la poésie, de la peine et de l'espoir, des impasses et puis une voie grande ouverte (celle de ce train qui file au sud), de la peur et de l'envie, de la foi et du doute, mais aussi une écriture sobre et efficace, une mélodie ciselée et entraînante, malgré ce mid-tempo un rien lancinant, tout en contretemps et en syncope. Bien moins éclatante à première vue que les autres chansons de Born in the U.S.A., Downbound Train est un des rares titres de l'album à n'être pas sorti en single, et n'a pas été chanté très souvent sur scène (cinq fois moins que Born in the U.S.A.). Du coup, elle est passée plutôt inaperçue auprès du public mais demeure pour moi un véritable joyau. Cependant, comme je n'ai jamais trouvé d'interprétation live de Downbound Train à la hauteur de sa version studio, il me fallait absolument, pour être complet, choisir une autre chanson préférée, live cette fois : Across The Border. Quiconque a entendu cette chanson pendant la tournée Tom Joad (et de préférence en 1997) comprendra de quoi je veux parler. Lorsque, vers la fin du morceau, Bruce élève sa voix vers les notes les plus hautes que sa tessiture lui permette d'atteindre, aidé par un effet d'écho, c'est toute la salle qui devient emplie de beauté, de grâce et d'émotion, comme en apesanteur pendant quelques secondes où le temps se suspend. Rien à voir avec la version studio, plus académique. Sur scène, la pureté de l'interprétation ajoute au caractère universel du texte et du sens de la chanson. Conçue comme une prière, celle-ci évoque, au premier degré, les chicanos qui tentent désespérément de traverser la frontière américano-mexicaine à la recherche d'un paradis terrestre qui leur est défendu. Au second degré, c'est une allégorie sur le passage ultime, la mort, sujet par ailleurs rarement traité par Springsteen jusqu'à The Rising. Un moment de grâce à l'état pur. Je sais. Au bout du compte, cela me fait
donc deux chansons préférées et non une seule. Et
vous allez me dire : Hugues, tu ne nous a tout de même pas infligé
tout ce baratin pour finalement te soustraire à la question que
tu avais toi-même posée ? Euh
eh ben si. Après
tout, on n'est pas toujours capable de choisir, non ? On dit qu'il y a
une citation de Springsteen pour chaque circonstance de la vie. Alors
pourquoi, à la limite, ne changerait-on pas tous les jours de chanson
préférée ? Je me rappelle ces quelques mots de Springsteen
à propos de Born to Run, probablement
sa chanson préférée à lui. Il disait : "
cette chanson fut de bonne compagnie durant ma quête. J'espère
qu'elle vous sera de bonne compagnie pendant la votre. " C'est bien
là l'essentiel, non ?
Hugues
Barrière
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