Un Pélerin dans le Temple de Bruce

Une chronique parue
dans le n°14 de

(octobre 2003)

Après avoir passé un an sur les routes du Rising Tour à prêcher la fraternité, la générosité et le réconfort au monde de l'après 11 septembre, c'est chez lui, dans son "jardin" du New Jersey, que Bruce Springsteen, assisté de son légendaire E Street Band, est revenu cet été célébrer à dix reprises sa grand' messe communautaire, devant 550 000 fidèles venus recevoir à nouveau "leur baptème, leur bar-mitzvah et leur exorcisme de rock'n'roll". Au cœur de ce Giants Stadium devenu cathédrale, nous étions tous, ces soirs-là, des "Pélerins dans le Temple de Bruce"...

55 000 pélerins dans le Temple de Bruce...
photo © E. Daumas

        East Rutherford, NJ - 30 août 2003

        Temps ensoleillé sur New York City. Depuis midi, des bus remplis de fans de tous âges et de tous pays quittent en un flot continu la 41ème en direction d'East Rutherford, NJ, riante bourgade s'il en est, juste de l'autre côté de l'Hudson River. Là, au milieu de nulle part s'étend le vaste complexe du Meadowlands. Tout au fond, presque à perte de vue, se distingue le Continental Airlines Arena, ex-Brendan Byrne Arena et ex-Meadowlands Arena, où Bruce Springsteen et le E Street Band ont déjà sévi des dizaines de fois - 44 pour être exact - depuis son inauguration - par Bruce, déjà - en 1981. Au loin également, on aperçoit le champ de course, tandis que s'impose devant nous, au fur et à mesure que nous avançons sur le parking, le Giants Stadium : le mythique stade de la non moins mythique équipe des New York Giants, qui, comme le faisait remarquer Springsteen avec une malicieuse ironie en 2000 au Madison Square Garden, toute new-yorkaise qu'elle soit, joue en fait ses matches… dans le New Jersey ! Pour l'été, le stade est confié au diligent gardiennage de Bruce et de sa caravane géante, qui investissent les lieux pour 10 concerts (presque) consécutifs, totalisant pour l'occasion la vente de 550 000 billets, c'est à dire plus que l'équipe de foot locale pendant l'entière saison 2003. Une énorme bannière à la dimension de l'événement (50m par 10m) a été dressée contre le flanc extérieur du stade.

Le Giants stadium et sa banderole géante
photo © H. Barrière

        Dans un enclos réservé, derrière une entrée gardée, 25 semi-remorques attendent sagement la fin des dix représentations pour rembarquer les tonnes de matériel et d'échafaudages, et les emmener à leur prochaine destination, où ils serviront à réinstaller les 900 m² de scène, les si convoitées loges " backstage " et les 880 000 watts de son et de lumières. Le black-out historique connu par New York à peine quinze jours auparavant est encore dans les esprits (et déjà sur les t-shirts) et on espère que l'électricité, ce soir, ne fera pas défaut.

L'entrée des artistes et du personnel et, au fond, les camions de matériel.
photo © H. Barrière        C'est par la même entrée dérobée du stade que pénètrent à tour de rôle le chanteur et ses musiciens, dans de somptueuses et noires voitures de maître Lincoln Town Car Executive Series : Max Weinberg (batterie), grand seigneur, fait signe au chauffeur de s'arrêter, et baisse sa vitre pour signer quelques autographes, et prendre le pouls déjà palpitant du public ou plutôt satisfaire quelques uns des nombreux " die-hard fans " qui font le pied de grue depuis plusieurs heures pour apercevoir leurs idoles. Puis c'est au tour de Nils Lofgren (guitare), de Steve Van Zandt (guitare), de Danny Federici (claviers) et de Soozie Tyrell (violon) qui filent sans se retourner ni même saluer, peut-être pour conserver la concentration et l'influx nécessaires au combat qui se prépare. Le discret Garry Tallent (basse) se couche même sur la banquette arrière pour ne pas être reconnu. Raté ! Mais où est Bruce ? Nous n'attendrons pas les autres. Les bruits de la fête nous attirent vers d'autres curiosités.

"Qu'est-ce qu'on fait en attendant ? Ben justement, on attend." 
photo © H. Barrière        Dès la matinée, les pick-up trucks, vans et autres véhicules 4x4 aux chromes rutilants ont progressivement pris possession pour la journée de l'immense parking. Toutes portières et coffres ouverts, ils crachent dans une étonnante surenchère de décibels toute la musique que l'on aime, celle qui vient de là, justement, du New Jersey. Le long des allées qui mènent aux grilles du Stade, entre les voitures, c'est toute la discographie du Boss qui parvient à nos oreilles. Un échauffement avant la vraie rencontre, une révision avant le grand oral. Sur le goudron, les fans ont installé les barbecues, les glacières, les parasols, les tables et les sièges pliants. Certains ont même amené leur tente et… un bout de gazon (normal dans l' " Etat Jardin " !). Rien que ça, c'est déjà un spectacle à part entière. Il n'y a qu'ici que l'on peut voir ça. D'ailleurs, les multiples banderoles placées un peu partout l'attestent : " Meadowlands : it's all about being here " (ce qui compte, c'est d'y être).


Les fans se préparent pour le concert  
photo © H. Barrière Toute la journée, c'est la fête. 
photo © H. Barrière Les "die-hard" fans exhibent leurs trophées...
photo © H. Barrière

        Derrière le stade, la fête bat son plein. Pour l'événement estival de la décennie, le Meadowlands a sorti le grand jeu : grande roue, stands de forains et attractions, merchandising officiel (évidemment ! tous les 50 mètres), associations diverses et variées du New Jersey, vendeurs de boissons et de junk food. Il y a même un karaoké Bruce Springsteen, où les Jersey Girls (& boys) se succèdent avec plus ou moins de talent mais toujours avec une étonnante conviction. Un peu plus loin (mais pas suffisamment), une seconde scène où se produisent des groupes locaux (excellents du reste, comme les Nerds, entre autres), couvre d'une sono puissante les bruits de la fête jusqu'à l'ouverture des portes. Autour de moi a lieu le plus grand rassemblement de " t-shirts de Bruce " auquel il m'ait été donné d'assister. Le merchandising officiel en a même créé une série (numérotée de 1 à 10) pour l'occasion. Ce soir, c'est le 9.

La seconde scène 
photo © H. Barrière Karaoké Bruce Springsteen
photo © H. Barrière

Le pélerinage se fait souvent en bande... 
photo © H. Barrière

Un peu de vapeur d'eau au brumisateur géant pour se rafraîchir... 
photo © H. Barrière Asbury Park fait sa pub. .. 
photo © H. Barrière

La fête bat son plein... 
photo © H. Barrière

        En approchant des caisses pour retirer nos billets, une affichette collée tous les deux mètres nous signale que le show, comme le précédent, sera enregistré et filmé. Un bon présage pour nos petits souliers (et surtout nos portugaises et nos mirettes), à moins de 6 mois de noël. Voilà qui sent Chic alors ! Le concert est enregistré et filmé. 
photo © H. Barrièrebon le DVD et le CD live… Les caméras, c'est bien connu, stimulent les musiciens autant qu'ils excitent les premiers rangs, qui communiquent leur énergie et leur griserie au reste du public. Le concert n'en sera que meilleur. Soudain, un son sourd mais audible sort du stade. Les musiciens sont au soundcheck. Instantanément, les spectateurs suffisamment proches des grilles se figent et dressent l'oreille. Chacun essaye de reconnaître le morceau travaillé et espère une nouveauté qui, si elle n'est pas jouée ce soir, le sera sûrement demain. Cela aussi fait partie du rituel. Des raretés ou des nouveautés, on sait qu'il y en aura. Enfin, avec Bruce, on n'est jamais sûr rien, mais on s'en doute fortement. Jeudi, il a exhumé " From Small Things ", un titre écrit il y a trente ans pour Dave Edmunds, et joué en compagnie de Bobby Bandiera . Au bout d'une dizaine de minutes, nous récupérons notre liberté de mouvement et poursuivons notre chemin. La file des privilégiés ou chanceux, qui ont un ticket de " general admission " leur donnant accès à la petite fosse devant la scène (le pit), commence à se former. Ils ont tous reçu un bracelet de couleur numéroté, précieux sésame, transformant au fil des jours l'avant-bras de certains en un véritable arc-en-ciel. Pour éviter le syndrome du " campeur devant la grille " ou les queues à l'italienne (improbables ici de toute façon, le management a mis au point un stratagème astucieux : la loterie. Le sésame magique... 
photo © H. BarrièreLe premier entré ne sera donc pas le premier arrivé mais celui dont le numéro sera tiré au sort, et les autres à la suite, en bon ordre. Evidemment, il faut respecter l'ordre pour que cela fonctionne, mais aux Etats-Unis, l'ordre, on connaît…

        Les choses sérieuses commencent enfin. Nous entrons. Il faut plus de deux heures pour que l'arène gigantesque se remplisse. Soudain, les écrans géants qui jouxtent la scène s'allument. Bruce se tient dans le couloir d'avant-scène et encourage personnellement chacun de ses musiciens qui se dirigent un à un vers leur place sous les cris nerveux de la foule. Quand Bruce, last but not least, rejoint ses " blood brothers ", la clameur atteint son zénith. Bada Bing ! D'entrée de jeu, le premier morceau n'est autre que la pépite que tout le monde attendait : Janey don't you lose heart, une face B écrite en 1983, re-officialisée dans Tracks, et jouée seulement six fois live depuis sa création il y a 18 ans. Le ton est donné. Bruce est en grande forme. Ce soir-là sera spécial, c'est sûr. La suite ne le dément pas.

De gauche à droite : Nils, Bruce, Clarence, Max, Steve, patti, Gary.
photo © H. Barrière

Après The Rising et Lonesome Day, à leur place habituelle dans le set, c'est un Candy's Room compact et pêchu qui enflamme le stade. Proche dans sa construction, de par ses variations de rythmes et d'intensité,Clarence "Big Man" Clemons.
photo © H. Barrière la chanson suivante est une nouvelle surprise : Trapped (Jimmy Cliff) est exécutée à la perfection. Le saxophoniste Clarence " Big Man " Clemons, 61 ans et toujours 120 kg, est attendu au tournant sur le solo final. Pas un couac. Oubliées, les hésitations et petites faiblesses du début de la tournée. Avant Empty Sky, Bruce demande le silence. La chanson, qui parle du ciel vide new-yorkais au lendemain du 11 septembre, invite effectivement au silence et au recueillement. Las ! Les américains, pourtant les premiers concernés dans ce drame, quittent en masse leurs fauteuils pour aller s'étouffer de hot-dogs, de bretzels et de bière. Les allées sont rapidement envahies par un flot incessant, consternant et insupportable, tandis que certains rallument leurs portables ou reprennent, dans le brouhaha général, une conversation interrompue vingt minutes plus tôt. À chaque morceau un peu plus doux, réclamant calme et attention, c'est le même cirque, à tel point que la chanson qui suit habituellement sur le même thème, le très gracieux You're Missing, est enlevée de la setlist depuis maintenant plusieurs dates.

Bruce met le feu au Giants Stadium...
photo © H. Barrière        Heureusement, Waitin' On A Sunny Day remet tout le monde d'accord dans son optimisme gai et son air entraînant. Bruce y met vraiment du sien, à grand renfort de glissades et de cochon pendu sur son pied de micro, histoire de montrer qu’il tient toujours la forme malgré ses (presque) 54 piges. Ici, le public connaît par cœur toutes les paroles de toutes les chansons, même des plus rares ou des plus anciennes, réagissant au quart de tour et n'hésitant pas à soutenir le groupe à tout instant. Attention, show devant ! Bruce ressuscite Roll Of The Dice, une chanson de 92 longtemps mise de côté… car créée sans le E Street Band, au cours d'une période trouble sur le plan créatif que beaucoup ont tendance à occulter. Et comme il n'est plus à une surprise près, Bruce livre une version puissante de Because The Night, qu'on ne présente plus. Badlands, Out In The Street et Mary's Place nous mènent tout droit à la présentation des musiciens, qui prend la forme d'une véritable imprécation à la gloire du E Street Band et du Saint Esprit du rock'n'roll. Pour renforcer la complicité, la proximité et la communion avec le public, Bruce " soul man " Springsteen n'hésite pas à comparer la grand messe du soir à une simple mais intense " house party " (une fête à la maison). Et de professer en parfaite symbiose avec la foule : " Pour une fête à la maison, trois conditions doivent être réunies : Un ! La musique doit être juste ("righteous"). Deux ! Vous devez lever vos culs de vos chaises ! Trois ! Il vous faut un demi million de New Jerseyiens en folie ! Et vous devez avoir le meilleur petit groupe maison de tout le pays […] Je veux que vous joigniez vos mains pour ceux qui coupent le souffle , font fi du passé, cassent la baraque, font trembler la terre, agitent leur popotin, prennent du viagra, font l'amour, témoignent solennellement, témoignent sexuellement, le légendaire E Street Band !!! ".

Le légendaire E Street Band.
photo © H. Barrière

 

D'un signe de la main, le Boss conduit son groupe.
photo © H. Barrière        Si cet épisode amusant est une pièce récurrente du Rising Tour, Across The Border, en revanche, est un vrai cadeau bonus, comme le sont d'ailleurs toutes les chansons de The Ghost Of Tom Joad. Joignant la qualité de la forme à celle du fond, Bruce nous offre ce joyau plein de grâce dans le plus bel écrin qui soit, en invitant sur scène la sublime Emmylou Harris. Le temps se suspend… Into the Fire rend ensuite hommage aux pompiers new-yorkais, histoire de ne pas oublier qu'il s'agit de la tournée de l'album The Rising, tandis que Thunder Road, le titre Springsteenien par excellence, est dédié à Jim Berger, décédé le 11 septembre. Fin du premier set, et coupure qui n'en est pas une, puisque le groupe reste sur scène et enchaîne avec This Hard Land, encore une rareté, mais pas autant que le très efficace Raise Your Hand (Eddie Floyd - disponible sur le coffret Live 1975-85), dont il s'agit tout simplement ce soir de la " tour premiere ". Cerise sur le gâteau, Bruce invite à ses côtés le groupe Marah (qu'il avait déjà gratifié d'une (discrète) collaboration sur disque). Le public, conquis d'avance, exulte sans discontinuer, tandis que le groupe finit le set en roue libre (mais à quelle allure !) avec Glory Days, Born To Run (Ah ! Ces 110 000 mains tendues et frémissantes, ces 110 000 cordes vocales qui tentent de couvrir voix du Boss !), et la reprise de Moon Mullican débutée à Paris (eh oui, pour nous !), Seven Nights To Rock.

Du rock à l'état de grâce...
photo © H. Barrière        Après une seconde coupure qui n'en est pas plus une que la première, histoire seulement de saluer le public et d'annoncer le troisième set (ou les seconds rappels - la nuance est mince puisque de toute façon, tous les titres sont déjà prévus sur la setlist), Bruce s'installe au piano. Posément, d'une voix qui couvre à peine le brouhaha de la foule, il remercie ceux qui sont venus au concert et appelle à soutenir, en donnant son temps ou son argent, la banque alimentaire de la communauté locale, qui aide les citoyens du New Jersey à lutter pour survivre, en payant leurs loyers ou en leur donnant à manger. " C'est bon pour l'âme " ajoute-t-il, " nous les remercions et vous remercions pour votre soutien ". Aux premiers accords de My City Of Ruins, mes souvenirs d'Asbury Park se télescopent avec les images de Ground Zero, et celles d'il y a deux ans, déjà. Malgré le coût et la distance, il fallait bel et bien venir ici pour saisir pleinement l'enjeu profond de ce concert. Cette chanson ne résonnera plus jamais pareil dans ma tête, désormais. " Come on rise up " hurle la foule à l'unisson, pas aussi fort qu'à Milan, certes, où Bruce s'était arrêté de chanter, pris par la surprise et par l'émotion, mais de toute son âme quand même. Le look, le son, la puissance, l'intention, la communion : tout y est ! .
photo © H. BarrièreGuitare en bandoulière, Bruce prononce alors son habituel discours à caractère politique : " Des gens avec des convictions politiques très différentes viennent à notre spectacle. Nous aimons ça et nous accueillons tout le monde. Beaucoup de questions ont été soulevées récemment à propos de la franchise de notre gouvernement au sujet de la guerre en Irak. Ils jouent avec la vérité mais cela a été le cas de toutes les administrations démocrates ou républicaines dans le passé en temps de guerre. Et on a toujours tort de faire ça lorsque les vies de nos fils et de nos filles sont en jeu. La question de savoir si nous nous sommes engagés à tort dans la guerre en Irak n'est pas une question de libéraux ou de conservateurs, c'est une question américaine. Protéger la démocratie pour laquelle nous demandons à nos fils et à nos filles de mourir est notre devoir sacré, comme l'est d'exiger des comptes de la part de nos dirigeants. C'est notre job de citoyens. Le temps est venu d'être vigilant, c'est ça être Américain. Si vous voulez entendre cela dit d'une façon bien plus drôle, vous pouvez lire le livre d'Al Franken, "Des Mensonges et des menteurs mensongers qui les disent" . Voici Land Of Hope And Dreams…" Un flot continu de spectateurs quitte déjà le stade pour échapper aux embouteillages.

Guitar Heroes...
photo © H. Barrière   Bruce et le E Street Band ont depuis longtemps su trouver ce mur du son hérité de Phil Spector.
photo © H. Barrière

        Comme cette année, Noël tombe un 30 août et que " le Père Noël est descendu en ville ", Bruce se fend d'une jolie version de Pretty Flamingo (Manfred Mann), dont ce n'est que la seconde interprétation live depuis… 1978. Rosalita, que les fans du monde entier ont réclamé à cors et à cris pendant des années, a depuis peu repris sa place légitime et légendaire dans le bouquet final. La fête est complète, parfaite et les superlatifs sont aussi fatigués que nous. Un Dancing In The Dark explosif enfonce définitivement le clou de la soirée dans nos mémoires. Les lumières se rallument. La foule se disperse. Le sol est jonché de milliers de cannettes en plastique de Budweiser. Impressionnant jusqu'au bout !

Pour le DVD-souvenir, espérons que Noël tombera aussi le 25 décembre cette année !

_______________________________________________

Merci à Martial " M@rs " Morvan pour son aide précieuse.


Hugues Barrière
Sept. 2003