Huit
ans après la magnifique tournée acoustique de The
Ghost Of Tom Joad, Bruce Springsteen était de retour en solo
en mai et juin derniers pour une tournée européenne consécutive
à la sortie de Devils & Dust
(cf Crossroads #32). Les 27 et 28 mai, il donnait
deux concerts au mythique Royal Albert Hall de Londres. Plus complet et
ouvert musicalement qu’en 1996-1997, le show de Bruce Springsteen
n’a rien perdu de sa pertinence, de sa grâce et de sa capacité
à divertir. Rocker ou storyteller, le chanteur nous emmène
sur cette route qu’il a tracée depuis 35 ans, à la
rencontre de ses personnages, de ses paysages, de sa poésie, humble
dans sa quête mais fort de ses doutes et des questions qu’il
ne manque jamais de se poser sur son pays, sa religion, la famille, l’amour,
les sexe, la vie, nous invitant à nous les poser aussi pendant
deux heures et demie de musique, de réflexion et de communion…
J’ai l’impression qu’au fil des ans, les concerts du
Boss sont devenus une expérience de plus en plus profondément
épanouissante.
À chaque fois c’est la même chose.
L’annonce d’une nouvelle tournée de Springsteen, provoque
chez les fans une excitation singulière, pleine d’interrogations,
de bouffées d’enthousiasme sur les forums Internet, d’espoirs
profonds et secrets, fait se reformer les dream teams de voyages à
l’étranger et fumer les cartes de crédit. Quand on
n’a pas la chance d’être au vrai concert d’ouverture
ou encore mieux, aux répétitions publiques, on se rabat
sur les compte-rendus en temps réel sur Internet, qui offre en
plus, en 24 heures chrono voire moins, tout le concert en mp3 et dans
les meilleurs cas, en vidéo pirate. Et surtout, on se précipite
sur le premier billet abordable qu’il soit possible de se procurer.
Les concerts américains ont tenu leurs promesses et Bruce est enfin
de retour en Europe. Après
45 concerts dans tous les pays et dans toutes les configurations, j’y
vais encore avec un plaisir égal, comme on va voir un vieux pote
(dans mes rêves, seulement) espérant être surpris et
être touché, une fois encore. Je ne suis pas vraiment là
pour la setlist (bien que sur Internet, je n’en aie pas raté
une seule des précédents soirs), ni pour la collection de
tickets, de photos ou de t-shirts. Je suis seulement là pour ces
deux heures avec Bruce, pour découvrir ce qu’il a de nouveau
à dire, curieux de ce qui a changé, attendant ses monologues
sensibles, sensés et sensuels entre les chansons, prêt à
écouter un nouveau chapitre de cette bonne vieille histoire…
Et quel plus bel endroit pour une nuit acoustique que le Royal Albert
Hall de Londres, si magique, si chargé musicalement, à l’acoustique
si parfaite et à l’architecture si élégante
? À l’entrée, les sacs ne sont même pas fouillés.
C’est à peine si on me demande mon billet. À la place,
on me tend un petit avertissement écrit. En gros, il y est dit
: « fermez vos gueules pendant le concert – merci ».
Sur scène, Bruce ajoute : « et si j’entends un de ces
portables, je sors la tronçonneuse et je descends dans le public
». Je suis pleinement rassuré. Il s’agit bien d’un
nouveau « Shut the fuck up tour », et les gens ne devraient
normalement pas me déranger au milieu d’une chanson pour
aller se remplir la panse des bières et des hot-dogs tièdes
(ni revenir quelques minutes plus tard pour la seconde manche du célèbre
jeu « je t’emmerde, j’ai payé ma place, j’ai
le droit de faire comme si tu n’existais pas »). Quinze minutes
avant le début du concert, je me dirige calmement à travers
les élégants couloirs et escaliers du RAH jusqu’au
confortable fauteuil en velours rouge qui m’attend, en compagnie
de mon inséparable gang de fans irréductibles (la dépendance
est toujours préférable lorsqu’elle est vécue
en groupe, voyez-vous, cela atténue le sentiment de culpabilité
pour tout l’argent dépensé, la famille abandonnée
et le travail reporté). Je me colle le dos au fauteuil et repense
aux nouvelles histoires racontées dans l’album qui vient
de sortir (Devils & Dust). Une
façon de me concentrer avant le concert, car un concert de Springsteen
nécessite une sorte de préparation : physique, psychologique,
intellectuelle, émotionnelle, peu importe… D’autant
plus que l’anglais n’est pas ma langue maternelle, et qu’il
m’a fallu plonger dans les textes – dictionnaire en pogne
– pour accéder précisément au sens des chansons,
aux images, aux chants cachés entre les lignes… Sur la scène
sont disposés des objets inhabituels : de grands rideaux, une vieille
lampe arts déco sur un guéridon près du piano, un
petit orgue. Je crois qu’il y a un tapis aussi. Très…
intime. On se sent un peu chez soi. Quelque chose me dit que cela devrait
nous mener quelque part, ce soir. Ne me demandez pas pourquoi je préfère
définitivement ça, aujourd’hui, aux kermesses en stades.
Et n’y voyez pas d’offense envers les légendaires «
frères de sang » du E Street Band, qui ont fidèlement
servi aux côtés de Bruce ces trente dernières années,
on les reverra de toute façon dans pas longtemps, puisque cela
a déjà été officieusement annoncé.
Ce qui est sûr, c’est qu’à 55 ans, Bruce est
plus que jamais terriblement convaincant en solo.
Enfin.... Les lumières du hall s’éteignent.
Celles de la scène s’allument.
#1 - My Beautiful
Reward… Cela ne pouvait pas mieux commencer. La voilà
ma belle récompense. Le chanteur est penché sur son orgue,
l’air humble. Le choix de l’instrument n’est pas innocent
– rien ne l’est, dans un concert de Bruce Springsteen, pas
même ce qui semble spontané –. C’est un gospel.
Le son, celui de l’église. L’ouverture, celle de la
messe. Pas de doute, nous sommes en plein dans sa démarche «
Jésus est mon pote, désolé je ne peux pas y échapper,
on m’a fait tomber dedans quand j’étais petit ».
La voix est claire. Elle est poignante. C’est étonnant comme
cet homme parvient à vous faire entrer dans ses chansons dès
leur premier vers, exactement comme il sait faire entrer dans son spectacle
à la première chanson. Pas d’applaudissements, comme
réclamé.
#2
- Reason
To Believe. Même terrain spirituel, même inspiration
religieuse. OK, j’ai triché. J’ai regardé les
setlists des précédents concerts sur Internet, et je sais
donc que cela va être ce titre. Autrement, l’aurais-je reconnu
? Probablement pas immédiatement, pour le moins. Je voulais une
surprise, je suis servi. Harmonica-voix. Quelle claque ! La botte de Bruce
cogne férocement une planche de bois pour battre la mesure. Un
vrai choc en pleine poire… La voix brute et le son de l’harmonica
sont distordus par l’effet du micro vintage et probablement d’un
vocoder. Bruce assène une plainte enragée et lance un appel
furieux, semblant batailler pour se frayer un chemin à travers
l’adversité, à travers l’absurdité, contre
les éléments physiques et psychologiques, les démons
et la poussière (Devils & Dust), avec détermination,
obstination, courage, puissance. Bruce a toujours su revisiter ses propres
chansons, les déstructurer pour leur donner une nouvelle emphase,
un nouvel angle, une nouvelle lecture, un nouveau sens. Mais l’avions-nous
déjà entendu chanter le blues de cette façon ? On
se croirait dans un juke joint du delta du Mississipi. L’absence
de guitare le rend libre de tout mouvement, ce dont il profite pour mimer
la scène. Un pas de plus dans son travail scénique, pourtant
déjà bien peaufiné. Reason To Believe lui laisse
le souffle court, dans la plus grande tradition de ses morceaux placés
en deuxième position : Prove It All Night, Boom Boom de John Lee
Hooker, Adam Raised A Cain et cætera.
#3 - Devils
& Dust, étonnamment en troisième place
alors que c’est la chanson-titre de l’album et de la tournée,
est expédiée à cent à l’heure, bien
trop vite, à mon goût.
#4 - Lonesome
Day est également propulsée à la vitesse
grand V par une 12-cordes qui claque, tonne et sonne dans le théâtre.
J’ai toujours trouvé un peu lourde la composition de ce morceau.
Ce soir n’est pas une exception. Mais les paroles méritent
considération.
#5 - Long
Time Coming est une vieille connaissance de la période
Tom Joad, que Bruce introduit en parlant de ses propres enfants. Qui écoutent
la musique trop fort. Bien sûr, admet-il dans un semi sarcasme,
il est le dernier à pouvoir les blâmer, hé hé.
Ce sera la première de plusieurs interventions à propos
des relations entre parents et enfants. Bruce a été les
deux maintenant, et cette question continue apparemment de l’inspirer.
« Pendant les cinq ou six premières années, pour vos
enfants, vous êtes comme la main bienveillante de Dieu. Les cinq
à sept années suivantes, vous êtes un abruti qu’il
faut supporter. Ensuite, je suppose que vous n’êtes qu’un
putain d’abruti. C’est dur, mais je ne peux pas dire que je
ne le vois pas venir. » De temps en temps, on le surprend comme
en perte d’équilibre, chantant à côté
du micro, contrôlant difficilement les larmes dans sa voix et la
tension sur son visage. Est-il submergé par l’émotion
au moment de chanter le couplet sur son père, lui qui avait pourtant
juré de ne plus revenir sur le sujet ? Il s’avérera
qu’il utilisait en fait juste un petite stratagème : chanter
loin du micro pour obtenir une réduction mécanique du son
amplifié, et un silence encore
plus grand de la part du public. C’est habile. On entendrait une
mouche voler. Bel effet. Mais assez artificiel, d’une certaine façon.
Et en même temps, si direct, si vrai… et si naturel. Le show,
à ce stade, ne ressemble pas à ceux du Joad tour. En solo,
Bruce a considérablement élargi sa palette de sons, de techniques.
Alors qu’à l’époque de Tom Joad, il disparaissait
avec sobriété derrière ses personnages, minimisant
les effets, il multiplie aujourd’hui le nombre des voix différentes
qu’il emprunte (nombreuses voix, nombreux effets et nombreux instruments
aussi – huit en tout, trois types de claviers, quatre types de guitares
et un harmonica), et cette véritable performance d’artiste
semble, à force, avoir un effet contraire à celui recherché
: au final, cela tend par moments à révéler le travail
de l’artiste plutôt que les voix des personnages. Les changements
d’instruments et de voix donnent au concert un rythme soutenu qui
rompt avec la lente progression de ceux de Tom Joad, le long de cette
route métaphorique tracée par le musicien. Evidemment, le
show aujourd’hui est peut-être moins monolithique, moins austère,
moins fastidieux pour certains, et on ne peut qu’être impressionné
par une si riche prestation… mais ce n’était pas l’idée
de départ, je suppose…
#6 - Silver
Palomino est une des grandes, grandes chansons de Devils
& Dust. Le rythme semble ralentir un peu. Les six cordes
en picking de la guitare sont soutenues par le synthétiseur de
Kevin Buell dissimulé backstage (« le seul membre du Tom
Joad orchestra » l’avait alors appelé Bruce). Le calme
et la grâce du Joad renaissent. Le public, déjà, est
pris sous le charme, comme envoûté. Il peut avoir confiance,
Bruce sait ce qu’il fait, il ne l’emmènera jamais dans
la mauvaise direction. Le thème des rapports mère-fils fait
écho au titre précédent.
#7
- The
River. Une très jolie version au
piano. Le jeu de Bruce n’est pas toujours bien en place, cependant.
Il admet d’ailleurs qu’il n’est pas Roy Bittan (son
pianiste du E Street Band), et son habituelle délicatesse dans
le jeu acoustique varie en fait d’un morceau à l’autre
lorsqu’il se met au clavier. Mais le sublime chant final tout en
voix de tête fait vite oublier l’accompagnement.
#8 - Tougher Than
the Rest, à cet égard, est une bonne version.
Les deux dernières chansons sont introduites par Bruce comme étant
des chansons d’amour qu’il avait l’habitude, autrefois,
de cacher à l’intérieur d’autres compositions,
à l’époque où son père les considérait
comme de la « propagande du gouvernement, diffusées à
la radio pour que les gens fassent des enfants, se marient et paient des
impôts », et avant qu’il ose enfin écrire «
officiellement » sur les rapports hommes-femmes, à l’âge
de 37 ans (dans l’excellent Tunnel
of Love).
#9
- Part Man, Part Monkey.
Cette face B de 1992 longtemps délaissée qui a refait surface
dans Tracks est judicieusement
incluse dans le set, et illustre la controverse absurde qui a cours aux
États-Unis sur la théorie de l’évolution, 80
ans après le procès Scopes. Des ligues américaines
conservatrices – réactionnaires même – remettent
le couvert : l’homme descend-il bien du singe ? En voilà
une question cruciale en ce moment en Amérique ! Bruce cache comme
il peut son agacement de citoyen derrière un amusement (partagé)
d’artiste, et ne résiste pas à placer une petite mais
acerbe pique à l’attention de George W. Bush. (« Le
président fait ce qu’il a à faire de façon
à pouvoir faire ce qu’il a envie de faire »). Après
l’engagement direct, serait-ce le retour des commentaires politiques
laconiques sur scène ? Bah… il y en a déjà
eu assez de dit et d’écrit sur le sujet. La version Ennio-Morriconesque
n’a, une fois encore, rien à voir avec celle du disque. La
Gretsch électrique couplée avec un effet d’écho
(rare pour quelqu’un qu’on n’a toujours vu qu’avec
des Fender et des Takamine, et peut-être une Gibson une fois ou
deux), restitue l’esprit du texte à la perfection. Avec Bruce,
même la partie divertissement du concert peut inclure de la réflexion
et du sens… Les deux visages du Boss, l’irlandais et l’italien,
l’exubérant et le taciturne, le rocker et le storyteller…
#10/11 - Maria’s Bed et Cautious
Man sont tout simplement superbes dans cet endroit magique.
#12/13
- Nebraska et Reno
nous emmènent vers cette « obscurité à la lisière
de la ville », où les âmes peuvent facilement s’égarer.
Une fois encore, la construction de la setlist de Bruce est d’une
logique irréfutable. Les chansons couvrent progressivement tout
le spectre de sa musique, de ses sentiments et de ses paysages. Pas un
mot sur Reno. Il en a déjà été assez dit sur
celle-là aussi. Je m’amuse encore de la réponse du
musicien à la chaîne de cafés Starbuck’s, qui
a boycotté l’album à cause de cette chanson (laquelle
a aussi valu un sticker d’avertissement parental sur l’album
en raison de l’évocation de la sodomie d’une prostituée).
« Et bien, nous irons chez Dunkin’ Donuts » a-t-il répondu,
je crois. Ce qui est doublement amusant car Dunkin’ Donuts se trouve
accessoirement être le sponsor de l’excellente émission
de radio de (son « frère de sang ») Little Steven (Van
Zandt) intitulée Underground Garage (toutes les précédentes
émissions sont disponibles en streaming sur Internet, faites-vous
le plaisir de ne pas les manquer). Hey, joli doublé, Bruce... Retour
du synthé caché…
#14 - The Wish,
jouée au piano, emplie d’amour maternel et filial, aurait
pu être présentée comme la réponse ou la solution
aux âmes en danger de Nebraska
et de Reno. Second accent sur les rapports mère-fils, thème
peu prisé s’il en est dans le rock (« sauf s’il
s’agit de baiser votre mère » confie Bruce), mais fréquent
dans la country chère au musicien.
#15 - Paradise,
un joyau rare et inspiré, que Bruce avait laissé de côté
pendant le Rising tour, le texte comme la mélodie délicate
ne s’accommodant pas bien de stades bruyants. Le musicien mêle
le son du piano à celui d’un petit clavier électrique
apparemment acheté sur E-Bay (sur lequel il se décharge
avec humour de ses quelques fausses notes – si, c’est arrivé,
désolé de devoir le dire).
#16 - The Rising
poursuit le concert dans la même logique. Comme Lonesome
day, un peu lourde musicalement malgré des paroles dignes du
meilleur Springsteen, je ne suis pas convaincu qu’elle ait encore
tout à fait trouvé sa bonne version, que ce soit avec le
groupe ou en acoustique.
#17 - Further
Up On the Road donne enfin les premières touches tant
attendues d’espoir et de lumière.
#18
- Jesus Was An Only Son confirme dans cette direction. La chanson
est clairement le moment culminant du concert. Bruce réfute dès
le départ toute forme de dogmatisme religieux ou – chat échaudé
craignant l’eau froide – de fausse interprétation,
en rappelant qu’il a probablement déjà été
excommunié (à cause de son divorce en 1989) et que chrétien
croyant, il ne pratique qu’occasionnellement. Son discours se focalise
non seulement sur la fondamentale relation mère-enfant (Marie –
Jésus) mais aussi sur la dimension essentiellement humaine du prophète.
De là, il implique que tout être humain peut accéder
au divin, pas tant en obéissant à une quelconque hiérarchie
religieuse mais en faisant la démonstration des véritables
valeurs de notre humanité. Pour la première fois –
c’est à noter – Bruce s’exprime entre les couplets
d’une chanson, de telle façon que ses commentaires en deviennent
rapidement partie intégrante. Il raconte, comme au coin d’un
feu, combien Jésus aurait certainement aimé « vivre
une vie normale en Galilée, où il aurait pu tenir ce petit
bar, où il aurait épousé Marie-Madeleine, avec qui
il aurait eu des enfants, et verrait se lever le jour, et un autre jour
et un autre jour, sentant le soleil sur son visage et l’air dans
ses poumons… et qu’il pourrait garder le prêche pour
le week-end ». C’est poignant. C’est brillant. Et parce
que ça va de paire, la musique n’est ici que pure grâce,
la voix est emplie de beauté et de lumière intérieure,
et le piano lie la salle dans une parfaite harmonie.
#19 - Leah, jolie ballade, nous ramène
légèrement sur terre, mettant gentiment en exergue le bon
côté de notre humanité.
#20
- The Hitter, un inédit du Tom Joad tour, permet à
Bruce de ressortir le tabouret qui achève d’« asseoir
» le show et sa vedette solitaire. La menace de la destruction (de
l’autodestruction), explique Bruce, n’est jamais loin des
choses positives et constructives de notre vie, comme le Yin et le Yang,
le bien et le mal qui coexistent en nous sans jamais s’annuler mutuellement.
#21 - Matamoro’s Banks. Enfin,
Bruce offre son dernier chef d’œuvre au public silencieux et
respectueux : Matamoro’s Banks est présentée comme
la suite thématique de Across the
Border, une parabole en forme de prière sur le « passage
de l’autre côté » de la frontière ou de
la vie. Le pas lent de la mélodie accompagne la narration inversée
du voyage fatal de cet immigrant mexicain en quête de sa terre promise,
noyé dans les eaux du Rio Grande, sur les rives de Matamoro. La
construction subtile et inhabituelle de la chanson parvient paradoxalement
mais habilement à donner de l’espoir dans une situation où
le personnage meurt à la fin. Comme si l’on pouvait dérouler
le film en arrière et qu’il n’y ait plus qu’à
refaire l’histoire, dans le bon sens, cette fois-ci. Et quand la
voix de Bruce s’élève dans ce falsetto à filer
des frissons, l’âme est mise à nu et transportée
par la grâce du chant en une éphémère apesanteur.
Car curieusement, et malencontreusement, c’est ce point d’orgue
éthéré que choisissent les fans de la fosse pour
foncer vers la scène, annonçant les joyeux rappels. La chanson
n’aura donc pas transporté tout le monde de la même
façon, apparemment…
Bruce l’irlandais a chanté pendant près
de deux heures et maintenant, il est l’heure de libérer l’italien
! Pas pour bien longtemps, toutefois…
#22
- Ramrod. Pour la première
fois, on lui a fixé un petit micro sur l’harmonica : il peut
ainsi jouer de la guitare, chanter et se déplacer en même
temps. Rockin’ Bruce ne se prive pas d’un accueillant bain
de foule et se fend d’une bonne dose de divertissement. La tension
des chansons précédentes se libère dans la joie simple
de cette chanson festive. Il y a 30 ans, la salle aurait pu se remplir
de flammes de briquets. Aujourd’hui, grâce à l’électronique,
on se brûle moins les doigts, et des centaines de téléphones
portables et d’appareils photo numériques remplissent la
fosse de lucioles bleues phosphorescentes…
#23 - My Best Was
Never Good Enough passe assez inaperçue mais ce mélange
d’humour et de délicatesse est très caractéristique
de son travail depuis les années 90.
#24
- The Promised Land est jouée
exactement comme lors du Tom Joad tour. Déstructurée, ramenée
à l’essentiel, les paroles exultent en une sorte de prière.
Mais la terre a beau être promise, le chant est brut, austère,
aride comme le désert de l’Utah.
#25 - Dream Baby Dream. Bruce a entendu
les critiques exprimées à propos du Tom Joad tour. Il ajoute
pour finir cette touche de douceur qui convient peut-être mieux
à un bel « au revoir ». Retourné à son
harmonium, comme pour boucler la boucle, il célèbre en quelque
sorte la fin de « sa messe » en offrant un gospel qui n’est
pas sans rappeler ceux de la liturgie catholique, et qui semble dire à
l’assemblée des fidèles : « allez en paix ».
En fouillant dans ses CD de voyage, Bruce est récemment tombé
sur Dream Baby Dream du duo Suicide (dont il a reconnu l’influence
marquante à l’époque de Nebraska).
Il en arrange une reprise aussi atmosphérique que l’original.
Vers le milieu de la chanson s’invite à nouveau le synthé
des coulisses. Mais est-ce bien Kevin Buell qui joue, ou est-ce une séquence
pré-programmée ? Difficile à dire. Car au même
moment, le guitar technician enroule un câble à
quelques centimètres de la scène... Il ne manquait plus
que ça, une touche de mystère... Le son gonflé d’écho
du synthé devient de plus en plus présent et finit même
par couvrir l’orgue de Bruce, tandis que celui-ci se lève
et se dirige vers l’avant de la scène en répétant
à l’envi les derniers vers de la chanson : « Je veux
te voir sourire / Rêve Baby Rêve / Ouvre ton cœur / Ouvre
tes yeux / Garde la chaleur de ton cœur / Baby continue de rêver
/ Je veux juste te voir sourire… » J’aurais aimé
que nous sortions tous de cette cathédrale d’un soir pendant
que Bruce continuerait de chanter inlassablement ces phrases hypnotiques,
dont la rengaine me hantera une bonne partie de la nuit. Mais Bruce quitte
la scène en premier, tranquillement, à reculons, tandis
que la musique continue de jouer en provenance... d’ailleurs.
Les lumières de la salle se rallument. La messe
est dite. La promesse a été tenue. Je regarde les visages
autour de moi. Personne ne sourit vraiment… mais peut-être
que tout le monde rêve déjà, gagné par une
profonde béatitude… Et bien, bonne nuit alors, et merci,
merci Bruce. Une fois encore, tu l’as « prouvé toute
la nuit ». Et si tu étais resté un peu plus, tu m’aurais
vu sourire…
La
setlist manuscrite du concert du 27-05-2005 au Royal Albert Hall