Une
chronique parue
dans le n°15 de (novembre
2003)
Bruce
Springsteen a toujours considéré ses albums comme des uvres
de création à part entière et, à titre personnel,
n'a jamais été très enclin à la publication
de ces resucées sélectives qui, de nos jours, garnissent
abondamment les bacs des disquaires et remplissent les caisses des maisons
de disques. Mais il faut avouer, en ce qui le concerne, que trois compilations
en trente ans d'une carrière discographique qui compte pas moins
de treize albums originaux (soit plus de 200 chansons) et trois live,
ce n'est finalement pas si exagéré. D'autant qu'à
chaque fois, dans le Greatest Hits
de 1995 comme dans les 18 Tracks
de 1999 et aujourd'hui cet Essential,
Bruce Springsteen se fend d'une poignée de titres rares ou inédits
d'excellente facture, qui justifie en fin de compte de l'ajouter à
sa discothèque.
Les deux
premiers disques de cet Essential
offrent en 30 titres un florilège de tous les albums de Bruce Springsteen,
depuis Greetings From Asbury Park, NJ
(1973) jusqu'au récent The Rising
(2002), réparant ainsi une criante injustice qui avait écarté
les deux premiers albums (Greetings,
donc, et The Wild, The Innocent & The
E Street Shuffle) de la précédente compilation Greatest
Hits. La sélection retenue, consistant en un à trois
morceaux de chaque album, semble donc tout à fait honnête,
et, sauf à considérer que " tout " Bruce Springsteen
est essentiel, répond correctement à l'objectif d'une telle
collection. Bonne nouvelle : tous les titres ont été remasterisés.
Ce n'est pas trop tôt ! Et l'on se demande d'ailleurs bien, au passage,
pourquoi les différents albums réédités récemment
ne l'avaient pas été également
En fait,
pour les fans comme pour les novices, c'est dans le troisième CD
" bonus " proposé en édition limitée et
rempli d'inédits et de raretés, que réside le véritable
intérêt de cette compilation. Le fait est que Bruce Springsteen,
songwriter prolixe au point d'en impressionner - voire d'en énerver
- son propre entourage musical, a toujours composé beaucoup plus
de chansons que ses albums ne pouvaient en contenir, passant presque autant
de temps à en constituer ensuite la track list finale qu'à
écrire et enregistrer les morceaux. D'où l'immense réservoir
d'inédits - on parle d'au moins deux cents chansons - dont Tracks,
fin 1998, n'a permis d'exhumer qu'une petite soixantaine de titres. Comme
d'habitude, on pourra arguer à l'infini sur les choix effectués
pour le 3ème CD de cet Essential,
qui recèle 4 inédits, 3 titres déjà connus
mais présentés dans une nouvelle version, 2 titres déjà
publiés (face B de 45 tours, album " tribute ") et 3
chansons de films (toutes déjà disponibles). Restent quelques
questions : pourquoi " Code Of Silence
" et non " Another Thin Line ", également co-écrite
avec Joe Grushecky et créée simultanément en 2000
au Madison Square Garden ? Pourquoi une version live de " Held
Up Without A Gun ", alors que c'est la version studio qui avait
été utilisée sur la face B du single " Hungry
Heart " ? Quid de " 30 days out ", des deux seules
chansons inédites de The Rising
(" Harry's Place " et "Devils and Dust "), de "
The Wall " créée en février 2003 aux concerts
acoustiques Doubletake, de [mettez ici votre chanson préférée
absente de cette compile] ou encore des nombreux inédits de The
Ghost Of Tom Joad tels que " Pilgrim In The Temple Of Love ",
" The Hitter ", " Sell It
And They Will Come ", " Freehold
", " The Little Things That
Count " ou " There'll Never
Be Any Other For Me But You ". Alors que fleurissent les compilations
plus ou moins réussies en hommage aux chansons du Boss, l'ensemble
épars des nombreuses reprises enregistrées par ce dernier
(on en recense 24 à ce jour, dont deux - " Viva Las Vegas
" et " Trapped " - ornent cet Essential)
suffirait à lui seul à remplir un double CD véritablement
incontournable.
En attendant
que nos rêves se réalisent - d'ailleurs, " Un rêve
est-il un mensonge lorsqu'il ne se réalise pas ? " (The
River) -, voici la track list des deux premiers CD et quelques
informations sur le troisième :
CD 3 - Bonus - Raretés et inédits (édition limitée)
From Small Things
(Big Things One Day Come)
Chanson enregistrée au Power Station de New York City en 1979
et offerte à Dave Edmunds, qui en a fait un tube aux Etats-Unis.
Dans les notes de production du disque, Bruce commente : " J'ai
sorti ma guitare Gretsch "country gentleman" et le groupe
en a fait une version d'enfer en une prise ou deux. "
The
Big Payback
Outtake de Nebraska, paru en 1982
sur la face B du 45 tours " Open
All Night " ainsi qu'en 1992 sur le CD single-3 titres "
Leap Of Faith ". Un rockabilly
entraînant enregistré par Bruce Springsteen chez lui et
dont la production semble nettement inachevée. L'écho
dans la voix est assez curieux.
Held
Up Without A Gun
Titre paru dans sa version studio en 1980 sur la face B du 45 tours
" Hungry Heart " et jamais
paru sur CD. La seule et unique version live fut enregistrée
le 31 décembre 1980 au Nassau Coliseum d'Uniondale, et c'est
justement celle-ci qui nous est proposée ici. " Plein de
vie et bruyant " explique Bruce Springsteen à propos de
cet enregistrement dans le livret du CD.
Trapped Cette
chanson de Jimmy Cliff a été reprise de très nombreuses
fois (187 pour être exact) par Bruce Springsteen, et pour la première
fois le 29 mai 1981 sur la scène du Wembley Arena de Londres.
Absent de la tournée du Live Aid en 1985, Bruce avait néanmoins
offert une version live de " Trapped " (Meadowlands, 6 août
1984) pour l'album USA for Africa (en plus de sa contribution sur "
We Are The World ").
None But The Brave
Un véritable inédit, " écrit dans les bars
et sur le circuit des années 70 à Asbury Park " nous
dit Springsteen dans les notes de production. Oublié sur Tracks
(la compilation de 66 inédits et raretés sortie en 1998,
et qui devait à l'origine
en contenir 100), ce morceau mid-tempo à la mélodie gentillette
fut enregistré en 1983 pendant les sessions de Born
In The U.S.A., et rappelle un peu " Man
At The Top " (sur Tracks).
Missing
Chanson enregistrée par Bruce Springsteen dans son home studio
chez lui en Californie et offerte en 1996 à Sean Penn pour son
film "The Crossing Guard", avec Jack Nicholson et Angelica
Huston. Le thème de cette chanson préfigure le "
You're Missing " de l'album
The Rising. Un des premiers titres
de Springsteen à utiliser des boucles de batteries sur boite
à rythme (comme sur " Streets
Of Philadelphia ").
Lift
Me Up
" Le réalisateur John Sayles a appelé et dit qu'il
cherchait une chanson pour la fin de son film "Limbo." (1998)
Le film s'achève sur un petit avion approchant une île
où les personnages principaux étaient coincés.
J'ai essayé de saisir le bourdonnement du moteur de l'avion et
d'écrire quelque chose d'éthéré en utilisant
la voix de falsetto que j'avais travaillée dans les années
90 ", commente Bruce Springsteen. Le résultat est effectivement
très surprenant, plein de grâce, et à l'opposé
d'un " Born In The U.S.A. "
ou d'un " Born To Run ".
Viva
Las Vegas
Reprise de la chanson-titre du film éponyme d'Elvis Presley,
publiée dans une compilation réalisée par le New
Musical Express au profit de la thérapie musicale Nordoff-Robbins,
parue en 1990 et intitulée The Last Temptation Of Elvis - Songs
from his movies (" La dernière tentation d'Elvis - Chansons
de ses films "). Ce titre, enregistré en 1990 avec Jeff
Porcaro à la batterie, Bob Glaub à la basse et Ian McLagan
aux claviers, est le premier morceau enregistré par Bruce après
sa séparation d'avec le E Street Band en 1989. Il préfigure
donc du son " californien " de l'ère Human
Touch / Lucky Town (1992-1993).
County Fair
La troisième grosse surprise de ce CD bonus. La création
live de ce titre le 20 septembre dernier sur la scène du Darien
Lake Arts Center de Buffalo (NY) aurait toutefois pu nous mettre la
puce à l'oreille. Ce " portrait d'une foire de fin d'été
dans les faubourgs de la ville " est tiré d'un groupe de
chansons acoustiques enregistrées peu de temps après l'album
Nebraska en Californie en 83.
Code Of Silence
Chanson co-écrite avec Joe Grushecky pendant l'hiver 1997 (dans
la foulée de plusieurs autres titres utilisés par ce dernier
sur ses albums American Babylon et Coming Home) et créée
le 12 juin 2000 au Madison Square Garden, à la fin du Reunion
Tour. Une chanson que d'aucun pourraient considérer comme engagée
(" il y a une loi du silence dont nous n'osons pas parler, il y
a une loi du silence et ça ne peut plus durer "), mais comme
souvent avec Bruce Springsteen, l'interprétation exacte reste
incertaine.
Dead
Man Walking
Chanson acoustique écrite en 1996 pour le film éponyme
de Tim Robbins (" La Dernière Marche "), avec Susan
Sarandon et Sean Penn sur le thème de la peine de mort. "
J'ai accordé la corde du mi de ma guitare sur le ré "
confie le chanteur, " et l'ai enregistré dans la tonalité
la plus basse possible afin d'obtenir autant de profondeur et de noirceur
que possible à partir de la musique ". Composée en
pleine période Tom Joad, cette
chanson poignante a valu à Springsteen une nomination aux Emmy
Awards et aux Oscars.
Countin' On A
Miracle
Version country blues acoustique de la chanson de The
Rising, dont le clip (réalisé par Danny Clinch) a
été projeté sur les écrans géants
après la plupart des concerts du Rising tour. Dans cette version
subtile et dépouillée à la Tom
Joad, Bruce utilise sa voix de falsetto, rendant la chanson originale
méconnaissable et la transformant en un morceau captivant.
Le catalogue inédit
de Bruce Springsteen étant encore très vaste, il est clair
que ce dernier a donc toujours de quoi publier bon nombre de disques dans
la veine de ce 3ème CD bonus sans avoir à sortir une
nouvelle compilation pour cela. À chacun sa request ! Si je devais
ne choisir qu'un titre à ajouter à cette compilation déjà
fournie (et réussie), ce serait allez, pourquoi pas l'humoristique
et auto-dérisoire " Sell It
And They Will Come " (Vends-le et ils viendront) ?