Le
Boss aux deux visages
" J'ai deux visages " chantait Springsteen, " l'un qui
sourit, l'autre qui pleure, l'un dit bonjour, l'autre dit au revoir ".
Ces deux facettes ne caractérisent pas seulement l'homme Bruce
Springsteen (ou le personnage quasi-autobiographique de la chanson "
Two Faces ", en l'occurrence),
mais aussi l'artiste, aussi bien capable d'embarquer au firmament du rock,
trois heures durant, des stades de 60.000 fidèles au commandement
de son puissant E Street Band que de plonger seul au plus profond de l'âme
humaine, de ses tourments et de ses errements, dans un dépouillement
et une sobriété menant à l'essentiel, aspirant à
la paix intérieure et à la grâce.
Le son de Devils & Dust
Ce deuxième visage, cette quête intime, le chanteur catholique
d'origine italo-irlandaise les avait déjà dévoilés
en 1982, avec son album solo Nebraska,
puis en avait approfondi le trait en 1995, avec le sublime The
Ghost Of Tom Joad. Dans la continuité de ce précédent
travail, il publie aujourd'hui le somptueux et poignant Devils
& Dust (Démons et poussière), aux accents country
et au son très roots (voire raw, si on n'y devinait, derrière
une apparente simplicité, une production très léchée,
signée Brendan O'Brien). On se croirait par moment dans l'univers
sonore de Ry Cooder, époque Paris Texas. À d'autres, comme
sur Jesus Was An Only Son, on sent que Dylan, influence majeure de Springsteen,
n'est pas loin. Globalement, la pedal steel guitar et le bottleneck sont
très présents, de même que le violon de Soozie Tyrell.
La trompette de Mark Pender (des Miami Horns) sur la chanson Leah, donne
même une joli tonalité Mex, ou au moins frontalière.
Rien qu'au son, on sent successivement la poussière du désert
qui dessèche le gosier, le soleil écrasant du Southwest
ou du Golfe persique, et les instants de fraîcheur qu'une fin de
journée cède au début de soirée. Voilà
déjà pour le côté " Dust " de la
rondelle Clairement,
Bruce Springsteen a tenu compte des critiques faites sur son précédent
album acoustique, The Ghost Of Tom Joad,
qui avait rebuté de nombreux fans par son côté un
peu hermétique. Il a donc inclus cette fois-ci plusieurs titres
un peu plus ouverts musicalement, comme All The Way Home (un morceau écrit
pour l'album Better Days de Southside Johnny en 1991), Long Time Coming
(écrit et créé pendant le Tom Joad Tour en 1996,
tout comme The Hitter), Maria's Bed ou All I'm Thinkin' About. Au finale,
on obtient un disque à la croisée de Tom
Joad et de The Rising
(2002), de Lucky Town (1992)
et de Tunnel Of Love (1988),
offrant une jolie couleur musicale d'ensemble. Si aucun titre n'est particulièrement
novateur en terme de son, l'ensemble est pourtant bel et bien différent
de tout ce que Bruce avait pu produire jusqu'à présent.
Cependant, pour cet album, Bruce n'a pas travaillé que sur le son,
il a également façonné sa voix, à l'image
de son interprétation de All I'm Thinkin' About et de Maria's Bed
où il va décrocher un falsetto à filer des frissons.
Tout le contraire de la puissance vocale d'un Born
In The USA, version eighties triomphantes. Une direction qu'il avait
certes déjà empruntée précédemment
avec la version acoustique de Countin' On A Miracle (sur la compilation
Essentials) ou la chanson
Lift Me Up, composée pour le
film Limbo, de John Sayles. Sur d'autres titres, il accompagne les slides
de sa guitare par une accentuation très southwest des diphtongues,
à des kilomètres géographiquement et vocalement des
intonations de son New Jersey natal
Des textes toujours aussi inspirés
Ce dix-neuvième chapitre de l'uvre de Bruce Springsteen,
long de douze titres seulement, contient douze superbes narrations (toujours
aussi évocatrices, ciselées et cinégéniques),
présentant douze personnages en proie au doute, en conflit avec
leur conscience (ou à sa recherche), en lutte avec leurs démons
intimes. Voilà pour le côté " Devils "
On y rencontre notamment, dans la chanson-titre écrite au début
des combats en Irak, ce soldat américain, à qui l'on dit
que " Dieu est à ses côtés ", mais qui se
demande " ce qui arrive lorsque ce que l'on fait pour survivre tue
les choses que l'on aime ". Ou cet homme qui va être père
pour la seconde
fois, dans Long Time Coming (" ça a mis du temps à
venir "), et qui se promet qu'il " ne merdera pas cette fois
". Ou encore cet enfant qui mêle, dans le froid saisissant
de la montagne texane à l'approche des premières neiges,
le souvenir de sa défunte mère à celui de son cheval,
un beau palomino argenté. Enfin, ce joueur qui part à Reno
dans le Nevada, haut lieu américain du jeu et de la prostitution,
claquer sans joie l'argent de ses gains avec une prostituée, avant
de retourner à sa solitude. Un titre qui a d'ailleurs valu à
Springsteen un sticker d'avertissement parental, pour cause de "
paroles explicites " : les américains ne plaisantent pas avec
les scènes de fellation et de sodomie ! Mais comme le dit l'adage,
la musique adoucit les murs : ainsi, la mélodie paisible
composée par Bruce pour Reno, déposée délicatement
sur le texte cru, enlève immédiatement toute équivoque
sur la trivialité du morceau. Comme l'explique Springsteen dans
le DVD qui accompagne le disque, " j'ai voulu écrire à
propos de gens dont l'âme est en danger. Qu'ils soient religieux
ou non, c'est un risque qu'ils sentent chaque jour [ ] Ces personnages
cherchent leur voie à travers leurs luttes intimes ", et cette
voie n'est pas toujours claire ni rectiligne. La poussière, métaphorique,
masque leur chemin. Thème récurrent dans l'uvre récente
de Springsteen, la quête de la rédemption et de la paix intérieure
fait écho aux voix des personnages de The
Ghost Of Tom Joad ou de The
Rising, les entourant désormais d'une volontaire bienveillance,
bien loin du cynisme décapant et du pessimisme accablant des serial
killers de Nebraska. Les
héros ou anti-héros springsteeniens n'affrontent plus le
monde bille en tête depuis longtemps, au volant de bolides qui leur
donnent une illusion de puissance. Ils savent que la vie est plus compliquée
que cela, que le chemin est plus sinueux qu'une autoroute. Même
s'il ne va plus à la messe, le catholique Springsteen ne se prive
pas d'utiliser dans ses textes une forte imagerie religieuse : "
l'école catholique [celle de son enfance - ndlr] vous endoctrine
", confie-t-il au New York Times, " c'est une forme pas très
subtile de lavage de cerveau, qui marche d'ailleurs très bien.
"
Un DVD vraiment Bonus
Le DVD, qui accompagne pour la première fois un disque du Patron,
contient, outre une version de l'album au format 5.1, un petit film réalisé
par Danny Clinch, déjà impliqué dans The
Rising, dans lequel Bruce interprète en solo et en acoustique
cinq titres de l'album (Devils & Dust,
Long Time Coming, Reno, All I'm Thinking About (sur lequel les churs
sont assurés par ses trois enfants Evan, Jessica et Sam et leur
mère, Patti Scialfa) et l'exceptionnel Matamora's Banks). Filmé
dans le New Jersey en février 2005, Bruce y a le visage concentré
et le regard baissé de l'anti-star, assis près d'une fenêtre
sur une vieille chaise en bois, dans la lumière blafarde d'une
pièce dénudée, humblement effacé derrière
ses narrations et ses personnages, dans des effets de clair-obscur et
de contre-jour sensés illustrer l'ombre et la lumière se
mêlant dans l'âme des personnages. Contrairement aux Takamine
amplifiées qu'il utilise sur scène, il joue ici sur une
vieille Gibson élimée du début des années
60 (ne vous y trompez pas, elle vaut une fortune), faisant grimper sa
voix à des hauteurs insoupçonnables, multipliant les octaves
jusqu'à ce qu'une émotion palpable emplisse la pièce
(celle où il joue et sans aucun doute, celle où vous le
regarderez). Un seul regret : que le DVD ne comporte pas de sous-titres
en français, ce qui est dommage aussi bien pour la compréhension
des superbes paroles des chansons que des explications utiles fournies
par leur auteur.
Ne vous y trompez pas, Devils &
Dustest un grand cru. Il est possible qu'il vous faille plusieurs
écoutes (comme à moi) pour dépasser la simplicité
apparente ou l'austérité de quelques titres, mais chacune
d'elles vous confirmera un peu plus la qualité et la beauté
de l'ensemble.
La Grand' messe du prêcheur Bruce
Last but not least, Bruce Springsteen sera le 20 juin prochain à
Bercy pour un concert solo et acoustique, qui promet d'être intense
et émouvant, dans la veine de ceux donnés en 1996 au Zénith
et en 1997 au Palais des congrès. En plus de sa batterie de guitares
acoustiques et d'harmonicas,
il se déplacera même, cette année, avec un piano,
et ne manquera pas de revenir longuement sur chaque chanson Si vous
n'avez pas déjà votre place, il ne vous reste plus qu'à
attendre un possible retour du Boss au second semestre 2005, accompagné
de musiciens, pour une suite orchestrée de la tournée Devils
& Dust
Dans une interview accordée en 2002 à une télé
américaine, Bruce avait confié : " J'en ai assez écrit
et chanté sur mon père. Si je recommence, qu'on me botte
le cul ". Pourtant, dans Long Time Coming, écrite du
vivant de son père, et restée inédite pendant près
de dix ans, Bruce chante : " Mon père n'était qu'un
étranger / Qui vivait dans un hôtel en ville / Quand j'étais
gamin, il n'était qu'une personne / Que je voyais dans le coin
". Le 26 avril, sept ans jour pour jour après le décès
de Douglas Springsteen, sort Devils
& Dust. Et bien, Bruce, je passe volontiers mon tour pour
ce que tu sais, mais je veux bien en échange venir te serrer la
main backstage pour te féliciter de ce sublime CD