Devils & Dust
BRUCE SPRINGSTEEN

Une chronique parue
dans le n°32 de

(mai 2005)

 

Le Boss aux deux visages
" J'ai deux visages " chantait Springsteen, " l'un qui sourit, l'autre qui pleure, l'un dit bonjour, l'autre dit au revoir ". Ces deux facettes ne caractérisent pas seulement l'homme Bruce Springsteen (ou le personnage quasi-autobiographique de la chanson " Two Faces ", en l'occurrence), mais aussi l'artiste, aussi bien capable d'embarquer au firmament du rock, trois heures durant, des stades de 60.000 fidèles au commandement de son puissant E Street Band que de plonger seul au plus profond de l'âme humaine, de ses tourments et de ses errements, dans un dépouillement et une sobriété menant à l'essentiel, aspirant à la paix intérieure et à la grâce.

Le son de Devils & Dust
Ce deuxième visage, cette quête intime, le chanteur catholique d'origine italo-irlandaise les avait déjà dévoilés en 1982, avec son album solo Nebraska, puis en avait approfondi le trait en 1995, avec le sublime The Ghost Of Tom Joad. Dans la continuité de ce précédent travail, il publie aujourd'hui le somptueux et poignant Devils & Dust (Démons et poussière), aux accents country et au son très roots (voire raw, si on n'y devinait, derrière une apparente simplicité, une production très léchée, signée Brendan O'Brien). On se croirait par moment dans l'univers sonore de Ry Cooder, époque Paris Texas. À d'autres, comme sur Jesus Was An Only Son, on sent que Dylan, influence majeure de Springsteen, n'est pas loin. Globalement, la pedal steel guitar et le bottleneck sont très présents, de même que le violon de Soozie Tyrell. La trompette de Mark Pender (des Miami Horns) sur la chanson Leah, donne même une joli tonalité Mex, ou au moins frontalière. Rien qu'au son, on sent successivement la poussière du désert qui dessèche le gosier, le soleil écrasant du Southwest ou du Golfe persique, et les instants de fraîcheur qu'une fin de journée cède au début de soirée. Voilà déjà pour le côté " Dust " de la rondelle…
Clairement, Bruce Springsteen a tenu compte des critiques faites sur son précédent album acoustique, The Ghost Of Tom Joad, qui avait rebuté de nombreux fans par son côté un peu hermétique. Il a donc inclus cette fois-ci plusieurs titres un peu plus ouverts musicalement, comme All The Way Home (un morceau écrit pour l'album Better Days de Southside Johnny en 1991), Long Time Coming (écrit et créé pendant le Tom Joad Tour en 1996, tout comme The Hitter), Maria's Bed ou All I'm Thinkin' About. Au finale, on obtient un disque à la croisée de Tom Joad et de The Rising (2002), de Lucky Town (1992) et de Tunnel Of Love (1988), offrant une jolie couleur musicale d'ensemble. Si aucun titre n'est particulièrement novateur en terme de son, l'ensemble est pourtant bel et bien différent de tout ce que Bruce avait pu produire jusqu'à présent. Cependant, pour cet album, Bruce n'a pas travaillé que sur le son, il a également façonné sa voix, à l'image de son interprétation de All I'm Thinkin' About et de Maria's Bed où il va décrocher un falsetto à filer des frissons. Tout le contraire de la puissance vocale d'un Born In The USA, version eighties triomphantes. Une direction qu'il avait certes déjà empruntée précédemment avec la version acoustique de Countin' On A Miracle (sur la compilation Essentials) ou la chanson Lift Me Up, composée pour le film Limbo, de John Sayles. Sur d'autres titres, il accompagne les slides de sa guitare par une accentuation très southwest des diphtongues, à des kilomètres géographiquement et vocalement des intonations de son New Jersey natal…

Des textes toujours aussi inspirés
Ce dix-neuvième chapitre de l'œuvre de Bruce Springsteen, long de douze titres seulement, contient douze superbes narrations (toujours aussi évocatrices, ciselées et cinégéniques), présentant douze personnages en proie au doute, en conflit avec leur conscience (ou à sa recherche), en lutte avec leurs démons intimes. Voilà pour le côté " Devils "… On y rencontre notamment, dans la chanson-titre écrite au début des combats en Irak, ce soldat américain, à qui l'on dit que " Dieu est à ses côtés ", mais qui se demande " ce qui arrive lorsque ce que l'on fait pour survivre tue les choses que l'on aime ". Ou cet homme qui va être père pour la seconde fois, dans Long Time Coming (" ça a mis du temps à venir "), et qui se promet qu'il " ne merdera pas cette fois ". Ou encore cet enfant qui mêle, dans le froid saisissant de la montagne texane à l'approche des premières neiges, le souvenir de sa défunte mère à celui de son cheval, un beau palomino argenté. Enfin, ce joueur qui part à Reno dans le Nevada, haut lieu américain du jeu et de la prostitution, claquer sans joie l'argent de ses gains avec une prostituée, avant de retourner à sa solitude. Un titre qui a d'ailleurs valu à Springsteen un sticker d'avertissement parental, pour cause de " paroles explicites " : les américains ne plaisantent pas avec les scènes de fellation et de sodomie ! Mais comme le dit l'adage, la musique adoucit les mœurs : ainsi, la mélodie paisible composée par Bruce pour Reno, déposée délicatement sur le texte cru, enlève immédiatement toute équivoque sur la trivialité du morceau. Comme l'explique Springsteen dans le DVD qui accompagne le disque, " j'ai voulu écrire à propos de gens dont l'âme est en danger. Qu'ils soient religieux ou non, c'est un risque qu'ils sentent chaque jour […] Ces personnages cherchent leur voie à travers leurs luttes intimes ", et cette voie n'est pas toujours claire ni rectiligne. La poussière, métaphorique, masque leur chemin. Thème récurrent dans l'œuvre récente de Springsteen, la quête de la rédemption et de la paix intérieure fait écho aux voix des personnages de The Ghost Of Tom Joad ou de The Rising, les entourant désormais d'une volontaire bienveillance, bien loin du cynisme décapant et du pessimisme accablant des serial killers de Nebraska. Les héros ou anti-héros springsteeniens n'affrontent plus le monde bille en tête depuis longtemps, au volant de bolides qui leur donnent une illusion de puissance. Ils savent que la vie est plus compliquée que cela, que le chemin est plus sinueux qu'une autoroute. Même s'il ne va plus à la messe, le catholique Springsteen ne se prive pas d'utiliser dans ses textes une forte imagerie religieuse : " l'école catholique [celle de son enfance - ndlr] vous endoctrine ", confie-t-il au New York Times, " c'est une forme pas très subtile de lavage de cerveau, qui marche d'ailleurs très bien. "

Un DVD vraiment Bonus
Le DVD, qui accompagne pour la première fois un disque du Patron, contient, outre une version de l'album au format 5.1, un petit film réalisé par Danny Clinch, déjà impliqué dans The Rising, dans lequel Bruce interprète en solo et en acoustique cinq titres de l'album (Devils & Dust, Long Time Coming, Reno, All I'm Thinking About (sur lequel les chœurs sont assurés par ses trois enfants Evan, Jessica et Sam et leur mère, Patti Scialfa) et l'exceptionnel Matamora's Banks). Filmé dans le New Jersey en février 2005, Bruce y a le visage concentré et le regard baissé de l'anti-star, assis près d'une fenêtre sur une vieille chaise en bois, dans la lumière blafarde d'une pièce dénudée, humblement effacé derrière ses narrations et ses personnages, dans des effets de clair-obscur et de contre-jour sensés illustrer l'ombre et la lumière se mêlant dans l'âme des personnages. Contrairement aux Takamine amplifiées qu'il utilise sur scène, il joue ici sur une vieille Gibson élimée du début des années 60 (ne vous y trompez pas, elle vaut une fortune), faisant grimper sa voix à des hauteurs insoupçonnables, multipliant les octaves jusqu'à ce qu'une émotion palpable emplisse la pièce (celle où il joue et sans aucun doute, celle où vous le regarderez). Un seul regret : que le DVD ne comporte pas de sous-titres en français, ce qui est dommage aussi bien pour la compréhension des superbes paroles des chansons que des explications utiles fournies par leur auteur.
Ne vous y trompez pas, Devils & Dust est un grand cru. Il est possible qu'il vous faille plusieurs écoutes (comme à moi) pour dépasser la simplicité apparente ou l'austérité de quelques titres, mais chacune d'elles vous confirmera un peu plus la qualité et la beauté de l'ensemble.


La Grand' messe du prêcheur Bruce

Last but not least, Bruce Springsteen sera le 20 juin prochain à Bercy pour un concert solo et acoustique, qui promet d'être intense et émouvant, dans la veine de ceux donnés en 1996 au Zénith et en 1997 au Palais des congrès. En plus de sa batterie de guitares acoustiques et d'harmonicas, il se déplacera même, cette année, avec un piano, et ne manquera pas de revenir longuement sur chaque chanson… Si vous n'avez pas déjà votre place, il ne vous reste plus qu'à attendre un possible retour du Boss au second semestre 2005, accompagné de musiciens, pour une suite orchestrée de la tournée Devils & Dust…


Dans une interview accordée en 2002 à une télé américaine, Bruce avait confié : " J'en ai assez écrit et chanté sur mon père. Si je recommence, qu'on me botte le cul… ". Pourtant, dans Long Time Coming, écrite du vivant de son père, et restée inédite pendant près de dix ans, Bruce chante : " Mon père n'était qu'un étranger / Qui vivait dans un hôtel en ville / Quand j'étais gamin, il n'était qu'une personne / Que je voyais dans le coin ". Le 26 avril, sept ans jour pour jour après le décès de Douglas Springsteen, sort Devils & Dust. Et bien, Bruce, je passe volontiers mon tour pour ce que tu sais, mais je veux bien en échange venir te serrer la main backstage pour te féliciter de ce sublime CD…


Hugues Barrière
avril 2005