The BS Business
("Sell It And They Will Come")

Une chronique parue
dans le n°4 de

(sept. 2003)

        Au commencement, il y a un disque. Le premier. Celui qui vous fait bing dans la tête et dont l'onde de choc résonne toujours en vous bien après la fin du dernier morceau, vous laissant K.O., la bouche ouverte, le regard inquiet, cherchant à comprendre ce qui vient de se passer. Pour moi ce fut Darkness… Rapidement, on en achète un autre, pour vérifier (The River), puis tous les autres. Et là, on se dit " chouette, c'est fabuleux qu'un musicien comme Springsteen existe ". On ressent une sorte de plénitude et on se met aussitôt à piaffer d'impatience jusqu'à la sortie du prochain album.

        Oui mais voilà, entre chaque production, l'homme travaille, cherche, hésite, approfondit, prend son temps, et nous fait parfois attendre jusqu'à 5 ans avant de nous offrir de nouvelles compositions. Le tunnel entre 1987 et 1992 était peut-être celui de l'Amour pour Bruce, mais il était aussi celui de la dèche pour nous autres " Bruce-aholics". Alors, pour combler le manque, on se met à chercher les inédits, un 45 tours par-ci (ah ! ce " Be true " face B de " Fade Away ", il m'en a fallu de la persévérance pour le trouver), un " No Nukes " par-là. Et ainsi, de fil en aiguille, sans s'en rendre compte, on se retrouve pris dans l'engrenage. Un disque, et puis un autre, et puis un livre, et puis hop, à la fin de la journée (qui, en temps réel, a duré 20 ans, mais là, je vous la fais courte, parce que sinon on n'est pas couché), l'effet d'accoutumance vous a entièrement contaminé, et vous finissez par acheter tout ce qui se rapporte de près ou de pas si près à votre Patron vénéré (à ne pas confondre avec le "Chef vénéré", ça c'est le capitaine Dobey), tout ce qui porte le nom de notre " marque " préférée, à laquelle il ne manque plus qu'un logo : Bruce Springsteen. STOOOOOOPPPPP ! Somebody help me please !

        La liste est devenue impressionnante, en vérité, et n'en finit plus de s'allonger de jour en jour : après les (19) albums ou coffrets publiés (le PPDC(1) de toute collection) qu'on a évidemment dû renouveler à l'arrivée des CD en 1986, il faut bien sûr mettre la main sur tous les singles (45 tours, maxi 45 tours, français, import, cd single 2, 3 ou 4 titres… avec ou sans inédits, que l'on ne trouve plus aujourd'hui qu'à des prix dissuasifs dans les conventions de disques). Et puis les vidéos (Aaaahhh ! enfin de l'image)… qu'il a aussi fallu racheter avec l'apparition des DVD… sans oublier tous les livres (il faut bien chausser votre serviteur cordonnier !), à commencer (soyons courtois) par l'incontournable Songs… Malheureusement, l'hémorragie (financière) ne s'arrête pas là : car il faut également compter avec les disques des autres auxquels Springsteen participe, qu'il se fende d'une belle et inédite reprise ou simplement de deux vagues accords de guitare, voire d'un inaudible " Ouh ouh ouh, Oh yeah " dans les chœurs. Sans parler des albums dits " tributes ", qui fleurissent en ce moment comme la pâquerette des champs, remplis de chansons du Boss, interprétées par des artistes plus ou moins connus et reconnus. Parfois une seule reprise sur un disque peut même justifier un achat qui en devient alors d'autant plus culpabilisant. A ce stade, on frise déjà presque la pathologie. Il suffit de tirer encore un peu sur la corde sensible du fanatisme dévot et il devient alors difficile de résister au besoin de se procurer les albums de ces bons vieux " blood brothers " du E Street Band : avez-vous aimé le dernier Nils Lofgren ? Et le dernier Danny Federici ? À quand le nouvel album de Patti tant annoncé ? Et " Les Sopranos ", cette excellente série, dont nous n'avons regardé les premiers épisodes (avant de fondre sur les 3 saisons en coffret DVD) que pour y découvrir en premier lieu la prestation inattendue de Steve Van Zandt. C'est grave, docteur ?

Picture 45 t de Dancing In The Dark     Face B du Picture 45t de Dancing In The Dark

        Mais, revenons à nos emplettes, car le caddie est encore loin d'être rempli : en effet, après la sortie d'un album suit une belle et longue tournée, qui nous amène son lot de billets de concerts à acheter le plus longtemps possible à l'avance (plus ou moins nombreux et plus ou moins loin selon les bourses et les disponibilités), mais également une provision de casquettes, t-shirts, posters, programmes, magazines, journaux et autres souvenirs, sans compter ce qui transforme notre budget " culture et divertissement " en un véritable puits sans fond : les disques pirates. Ceux de la tournée en cours, bien entendu, mais aussi tant et plus d'anciens enregistrements plus ou moins inédits qui, à l'instar des trésors du Titanic, remontent régulièrement à la surface.

        Alors, faut-il tout acheter ? Evidemment non. En cela comme en tout, il faut de la modération. À chacun de trouver sa propre limite, s'il y parvient encore, et séparer autant que faire se peut le grain de l'ivraie... Cependant, cette " collectionnite " aiguë, qui n'est pas réservée qu'aux seuls fans de Springsteen, semble également savamment entretenue par les as du marketing. Souvenez-vous de 1984/1985 : Born in the U.S.A., sorti en juin, est suivi de 7 singles, sans compter les 3 maxi 45 tours contenant les remix d'Arthur Baker. Sur la face B de chacun des 7 singles, un titre inédit. Et voilà les fans qui rachètent 7 chansons qu'ils ont déjà dans l'album. Bien sûr, me direz-vous, et je partage aussi ce point de vue, cela permet de connaître de nouveaux titres, qui de toute façon, connaissant Springsteen, n'auraient jamais vu le jour s'ils n'étaient sortis sur ces faces B. Effectivement. D'autant qu'à l'époque, personne n'aurait pu parier, 14 ans à l'avance, sur un coffret tel que Tracks. Poussons un peu plus loin dans le temps : Greatest Hits. Bruce rappelle ses potes E streeters et l'on se prend à rêver de nouvelles compositions. Le résultat : seulement 4 inédits (dont 2 résurrections) bien à propos pour intéresser les fans à cette compil ô combien défendue commercialement par Columbia (probablement plus que The Ghost Of Tom Joad sorti quasi-simultanément). Rappelez-vous le documentaire Blood Brothers : il est question d'ajouter Frankie dans la sélection, mais du coup, la durée totale excèderait la capacité d'un simple CD et il faudrait donc passer au format du double disque. Ce qui ne semble pas être dans les directives. CQFD, semble-t-il, s'il était encore besoin de démontrer que les bonus sont faits avant tout pour faire vendre les produits (tout le monde a compris ça aujourd'hui, il n'y a qu'à voir les DVD, avec 1h45 de film et 6h de bonus). Avançons encore de quelques années. Nous venons de passer un super Noël 1998 avec le coffret Tracks. Oh qu'il est beau, grand, intéressant, étincelant et tutti quanti ! Il est clair qu'on n'avait pas été habitué à une telle profusion de matériel " inédit ". De quoi tenir au moins jusqu'à la prochaine tournée ! Mais dès avril 1999, à l'aube du triomphal Reunion Tour, que trouve-t-on dans les bacs ? La compil de la compil : 18 Tracks, avec juste assez de nouveaux morceaux (3) pour qu'on repasse à la caisse. Et à peine quelques jours plus tard, une version française avec digipack, livret et interview (très beau, au demeurant) parce que… jamais deux sans trois. Avec le Rising tour, on réédite à tour de bras : outre le " long box " du Live 1975-85 paru cet hiver, Sony vient de ressortir 8 titres du catalogue de Springsteen. Digipack ? Inédits ? Remasterisation ? Traduction des paroles en français (pourtant envisagé par Sony France) ? Rien, nada, nothing… Juste quelques photos éparses ajoutées de-ci de-là. Bref, des rééditions annoncées comme telles mais sans les attributs et petits plus qu'offrent habituellement ces articles. Par ailleurs, nous en sommes déjà à la troisième version de The Rising (standard en boîtier cristal, collector en carton avec livret photo - qui n'a pourtant rien de " collector " à en juger par son contenu et par les quantités tirées - et boîtier cristal accompagné d'un DVD bonus de 5 titres).

     

        Alors ? Générosité et optimisation de l'espace disponible sur un support ou business pur et dur ? Il faut dire qu'avec nous autres, boulimiques en perpétuelle demande de nouveautés, les maisons de disques auraient tort de se priver, puisque tout le monde semble finalement y trouver son compte. D'ailleurs, si cela ne tenait qu'à Springsteen, je pense que nous n'aurions que les albums studio à nous mettre sous la dent, et il n'est même pas certain que nous aurions les 8 heures de musique " live " qui existent aujourd'hui. Son compte en banque est suffisamment garni pour qu'il n'ait pas besoin des artifices du marketing afin de boucler ses fins de mois. Springsteen n'a jamais couru après l'argent. En revanche, il en a beaucoup distribué et a même parfois refusé de sacrément juteuses propositions (comme les 12 M$ de Chrysler pour utiliser Born in The U.S.A. dans une pub). Ses tournées ne sont pas sponsorisées. Comparé à d'autres artistes, Bruce Springsteen n'a donc pas vraiment exagéré de ce côté là. À ce qui est fait, promu et vendu, il consent, voilà tout. Alors qui ? Son management ? Le Boss n'a pas ce surnom par hasard. Jon Landau ne fait que mettre en musique la volonté du chanteur (quoique… la mise en musique, c'est plutôt l'affaire de Bruce aussi, mais enfin, bon, nous nous comprenons). Columbia ? On se rapproche. Cela dit, c'est quand même bien son rôle, d'orchestrer la vente et la promotion de son artiste. Donc oui, et ce n'est pas un scoop, Columbia est à la baguette du marketing business sur l'œuvre d'un chanteur qui est, lui, plutôt à l'opposé de ces préoccupations, mais comme on dit, " it takes two to tango " (il faut être deux pour danser le tango). C'est pourquoi j'ai la nette conviction que si Columbia mène cette danse, nous suivons toujours son pas et sa cadence avec empressement et assiduité. Bon, ben alors tout le monde est content finalement ?

        Ouf, je vais pouvoir continuer à écouter le Darkness de ma jeunesse sans la moindre amertume ni reniement. Allez, piste 1, Badlands, c'est parti. Ta, tagada, tagada, pom pom pom pom, pom... " Poor man wanna be rich, rich man wanna be king, and a king ain't satisfied 'till he rules everything… ". Oh non, c'est pas vrai !?


Hugues Barrière
Juin 2003



(1) Plus petit dénominateur commun