Bosswear

Une chronique parue
dans le n°2 de
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(janvier 2003)

     Cela fera bientôt 20 ans que je suis de près tout ce que peut faire, dire ou chanter notre seul et vrai Patron, et ni la lassitude ni la déception ne m'ont encore rattrapé au tournant. Au point de passer pour un mutant auprès de mes proches, les non-fans, les non-initiés, qui me demandent avec une régularité digne du Mighty One ce que je peux bien encore lui trouver après toutes ces années, à ce 'comment-tu-l'appelles-là-ton-Pringtine' (sic).

     S'ils savaient. Pas un texte que je n'ai relu vingt fois, pas un disque qui n'ait tourné en boucle sur ma platine, pas une cassette qui ne se soit usée dans mon autoradio. Pire, pas une seule tâche ni un seul faux pas décelés dans le parcours de son altesse patronissime en vingt ans d'observation minutieuse. Qu'il divorce, je lui trouve toutes les bonnes raisons de le faire, qu'il plaque le E Street band au profit de Castors Juniors pour thé-dansant et j'essaye de donner du sens à son geste, qu'il sorte quand même Human Touch malgré Lucky Town, et je me range derrière ses choix artistiques, qu'il se mouche sur scène à la façon d'un footballeur, d'une pression énergique du pouce sur sa narine droite, et je trouve ça très 'rock'n'roll attitude'. Bref, je lui passe tout.

     Alors, quand, pendant une récente réunion de famille, j'ai annoncé à voix basse que je venais de traverser toute l'Europe - en voiture, qui plus est - pour suivre la tournée The Rising en compagnie d'irréductibles accros tombés dedans comme moi quand ils étaient petits, la même et éternelle question me fut une fois de plus posée, accompagnant les regards les plus désespérés et dubitatifs (un peu comme nous quand nous nous demandons ce qu'il peut bien y avoir sous le bandana de Steve). 'Mais-c'est-y-donc-pas-la-même-chose-tous-les-soirs ? Tu ne te lasses pas à force ?'

     Loin de me sentir raillé ni suspecté de fanatisme au premier degré (je devrais, vous croyez ?), j'ai saisi là l'occasion de me poser à moi-même cette pertinente question, histoire de vérifier de façon objective que ma foi était toujours intacte et que j'étais toujours, comme dirait Zebda, mo-ti-vé. Mais, devant cette assemblée de profanes, je n'ai pas voulu étaler toutes les raisons qui font que chaque concert est un unique - et grand - moment : la setlist qui change, les surprises que l'on attend fébrilement, les petites phrases que l'on guette, la voix plus ou moins claire et l'énergie plus ou moins grande, la réaction du public (et elle change d'un pays à l'autre, croyez-moi), l'acoustique, le confort de la salle (à nos âges, bonnes gens, ça commence à compter, croyez-moi encore une fois), les difficultés pour parvenir jusqu'à l'arena (sympas la grève générale des transports en Italie et la panne de métro à Berlin à 30 minutes du début du concert), la couverture du Cristal Cat, du Doberman ou pire, du Pigham, qui nous restituera le souvenir de cette soirée inoubliable. La seule chose qui ne change pas, c'est bien la bière vendue sur place, qui est aussi dégueulasse d'un pays à l'autre (ce qui ne semble pas du tout gêner nombre de nos chers voisins européens, croyez-moi toujours… et suivez mon doigt qui indique le nord et l'est… non, pas le majeur, l'index !).

     Alors, pour faire diversion, et dénicher au plus profond de moi-même le sens de l'humour qui me fait trop souvent défaut quand on me chatouille à propos du Boss, j'ai évoqué un sujet digne du plus grand intérêt. Un sujet sur lequel même les profanes peuvent donner leur avis. Mais un sujet hautement polémique. Propre à diviser des fans unis par une longue amitié forgée sur les routes et dans les conventions. Qui rend unique chaque concert et permet de le reconnaître à la moindre photo : LES CHEMISES DE BRUCE !

     À Paris, c'était pas terrible. Mauve. À Barcelone, ce n'était guère mieux. Maronnasse avec des impressions. Mais la chemise à jabots de Bologne, là c'était trop. Je crois que c'est celle-là qui a définitivement anéanti mon ami Roger, qui ne s'en est toujours pas remis. Et celle de Berlin n'a pas aidé, noire à carreaux et pois blancs. Comment a-t-il pu ? Mais que fait Patti ? Mais que fait madame Springsteen mère (Adele pour les intimes, dont, malheureusement, je ne suis pas, sinon j'aurais déjà eu mon interview avec le fiston). Pourtant, notre Bruce le dit lui-même dans Better Days : " It's a sad funny ending, to find yourself pretending, a rich man in a poor man's shirt " (C'est une drôle de fin bien triste, de vous retrouver à faire semblant, un homme riche dans la chemise d'un pauvre). La légende dit que Bruce refuse que ses chaussettes apparaissent sur les photos. On se demande bien pourquoi ? Seraient-elles comme celles de J2M, rouges et trouées ?

Miami Steve Van Zandt is back in London (1999)     C'est qu'il est devenu un peu tristounet notre E street band. Mis à part Steve (" le seul musicien qui se ballade en pyjama dans le monde entier " dixit Bruce, Londres, 27/10/2002), qui nous offre encore des tenues colorées (voir photo ci-contre), avec ses chemises hawaïennes (qui lui ont valu son surnom " Miami "), son bandana vissé sur la tête, ses santiags en lézard et ses collants moulant façon Patrick Dupont, ils ne sont plus que de sombre vêtus, nos amis e streeters. Ah ! Il est loin le temps où Bruce s'autorisait un peu de liberté dans ses tenues, arborant bonnet (Londres 75), bandanas et casquettes (Tournée BITUSA), t-shirt déchiré ou complet  trois  pièces avec  chemise  blanche  et cravate américaine (Tunnel Of Love), santiags bout métal (Human Touch), torse nu (dans le clip de Human Touch) ou encore avec un look de bûcheron-taulard rescapé du death row (Tom Joad). Depuis 1999, Bruce et ses amis de trente ans se la jouent 'casual', cadre en week-end, sobre et uni-ton, pour ne pas dire monotone. Soir après soir, c'est United color of E street band ! Il est vrai aussi que cela facilite grandement le montage pour les DVD, n'est-ce pas ? Soit. N'empêche, Bruce pourrait être plus vigilant sur le choix de ses chemises. S'il veut de l'aide pour faire son shopping lors de son prochain passage à Paris, capitale mondiale de la mode, j'en connais qui sont déjà volontaires.

 

Hugues Barrière
oct. 2002

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