L'autre monsieur S.

Une chronique parue
dans le n°3 de

(mai 2003)

     Jouons à une petite devinette :

     Il vit dans le New Jersey.
     Il y possède une grande et belle maison.
     Il a 2 sœurs.
     Il a eu des relations difficiles avec un de ses parents.
     Il a une mère d'origine italienne.
     Il suit une psychothérapie.
     Il a beaucoup d'amis, dont les plus proches sont ses " frères de sang ".
     Il a fait de son travail une affaire de " famille ".
     On l'appelle le patron (le Boss).

     Vous trouvez ? Voici un autre indice :

     Il est épaulé par le fidèle Silvio alias Steve Van Zandt.

     Toujours pas ?

     Allez… un dernier coup de main : son nom de famille commence par un S… la consonne suivante est un " p "… ensuite, c'est un " r "… et puis un " n "…

     " Euh l'autre hé, trop fastoche !! On gagne quoi, hé ? " me balance Arnaud (pardon, monsieur le Président) du tac au tac, " c'est Tony Soprano ! "

     Euh… oui, c'est vrai, c'était " fastoche ". N'empêche, à la réflexion, le doute est permis… Peut-être en existe-t-il un autre, après tout ? Un autre " boss ", de la même génération que Tony Soprano ; qui essaye d'être lucide sur son propre cas comme sur celui du monde qui l'entoure ; qui réfléchit posément avant d'agir ou de s'exprimer ; qui recherche coûte que coûte le contrôle de la situation et qui dispose de sérieux moyens pour y parvenir ; qui brandit spontanément son instrument (de travail) pour apporter les réponses à ses questions ou à ses problèmes ; qui sait ce qu'est la violence de la rue ; qui inspire le respect ; qui est fidèle et inspire la fidélité ; qui dégage une forte impression de puissance virile. Bah… on pourrait continuer comme cela pendant des lustres et des plombes. Tony Soprano et l'autre monsieur S. ont en effet plus d'un point en commun. Bien davantage, paradoxalement, que Silvio Dante et Steve Van Zandt, par exemple.

     Mais, me direz-vous, et vous n'aurez pas tort, peut-on décemment comparer un artiste, star du rock, à un truand parrain de la mafia ? Qui plus est, peut-on comparer un homme de la vraie vie à un personnage de fiction d'une série télé ? Non, bien sûr, et pourtant… malgré mes rêves les plus fous, l'autre monsieur S. ne m'a encore jamais invité chez lui à dîner et ne m'appelle jamais sur mon portable. Quand il me parle, c'est à travers les hauts-parleurs d'un stade ou les enceintes de ma chaîne stéréo. Quand je le vois, c'est au moins à vingt mètres de distance - de près, c'est pire, tant les barrières psychologiques qui nous séparent sont aussi bloquantes que celles en métal installées Tony Soprano, le "patron" du clan Sopranoà la sortie des hôtels - ou sur un écran géant, quand ce n'est pas seulement sur mon misérable poste de télé… exactement de la même façon que je peux voir Tony Soprano. Au moins chez moi sont-ils tous deux disponibles à volonté grâce à la magie du DVD ! À l'instar de Tony Soprano, l'autre monsieur S. ne fait pas partie de ma " vraie " vie. Certes, comme tout personnage public, il est bien visible, mais seulement à travers cette épaisse vitre transparente (et bien blindée) qui le sépare des " gens normaux ". Il est devenu un mythe à ce point inaccessible qu'il n'est pas tellement différent, au bout du compte, d'un personnage de fiction. L'histoire de sa vie pourrait d'ailleurs facilement être le scénario d'un film ou la trame d'un roman populaire : celui d'un petit garçon parti de rien qui réalise tous ses rêves et devient un héros planétaire.

     Je me pose parfois la question : monsieur S. est-il réel ou n'est-il qu'un héros au même titre que ceux de la télé, du cinéma ou de la littérature ? Après tout, qu'est-ce qui différencie son prochain coffret de CD ou DVD de celui de la prochaine saison des Sopranos ? Ne sont-ils pas tous deux des œuvres de création artistique, nous emmenant dans un monde imaginaire " inspiré " seulement de la réalité ?

     Alors, quand, aux concerts Doubletake de Somerville, monsieur S. décide soudain de baisser le voile et d'entrouvrir la porte de son intimité (artistique seulement, je vous rassure… pour le reste, contentez-vous de Red Headed Woman), non pas à des journalistes - partiellement et uniquement admis dans cet autre monde dans le seul but de servir de relais avec le notre - mais directement à quelques fans comme vous et moi, en se prêtant sur scène à un petit jeu spontané de questions-réponses, certains perdent leurs repères et leur latin, et se plantent lamentablement, osant des questions débiles qu'ils ne poseraient certainement pas à quelqu'un qu'ils respectent ou admirent dans la vraie vie. On a donc pu entendre : " Quels type de sous-vêtements portez-vous ? " ou bien " Ecrirez-vous un jour une chanson avec le nom " Allison " dedans ? "

     Pour ajouter à notre confusion, il arrive que les chemins de deux S. se croisent, que la réalité se mêle à la fiction. Lorsque Tony Soprano se fait passer des bandes magnétiques d'écoutes téléphoniques, il questionne : " C'est quoi vos bandes ? Le nouveau coffret de Springsteen ? Je l'ai déjà ! ". Réciproquement, quand l'autre monsieur S. se produit aux MTV Awards, qui le présente ? L'acteur James Gandolfini, qui incarne Tony Soprano à l'écran.

     Mais que peut-on en déduire de plus ? Pas grand chose, j'en ai peur. Autorisons alors notre imagination à extrapoler un peu ? Par exemple, les relations entre Tony Soprano et ses enfants sauraient-elles nous renseigner sur celles possibles entre Bruce et les siens ? Dans le feuilleton, les rejetons A.J. et Meadow ont beau avoir le plus puissant et respecté des pères, à douze et quinze ans, ils ne le considèrent pas moins comme un sacré ringard. Hum… probablement un mauvais exemple… je crois que m'égare en conjectures… Et puis de toute façon, Springsteen ne serait pas du genre à se laisser embringuer dans des relations père-enfant conflictuelles, n'est-ce pas ? Au moins, ce qui est sûr, c'est que les deux hommes partagent le souci de protéger leur progéniture contre la pression et autres effets néfastes de leur activité professionnelle : d'un côté la violence implacable et le crime, de l'autre l'exposition et le harcèlement dus à la célébrité. Mais au fait, j'y pense… Patti n'a-t-elle pas déclaré il y a quelques temps que ça n'amusait plus du tout Evan, Jessica et Sam de suivre leurs parents en tournée ?

     Bon. Après tout, si mes deux héros personnels passent pour des vieux schnocks auprès de leurs mômes, je peux probablement être plus serein sur ce qui m'attend avec les miens. Mes petits chéris n'ont encore que 4 et 5 ans, j'ai donc bien encore un peu de temps devant moi. Mais je dois impérativement rester vigilant, car si je n'y veille pas, en grandissant, ils seraient bien capables de ne pas être fans de Bruce comme papa, les fripouilles !

 

Hugues Barrière
mars 2003



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